A propos de Wang Shiwei et de George Orwell

Publié le par lavendeeautrement

L’annulation le 9 août dernier par le Conseil Constitutionnel du décret diminuant de 30% le traitement du président de la République et des ministres et les dernières élections à la mode soviétique ou maoïste que nous ont livrées les Partis dits institutionnels m’ont fait pensé à deux textes.

 

L’un est un passage de l’ouvrage de George Orwell, Looking back on the Spanish War (in Homage to Catalonia, Penguin Books, 1966 ; écrit en 1943). Il y est dit:

 

Si vous jetez un coup d’œil sur l’histoire de la Première Guerre mondiale dans, par exemple, l’Encyclopaedia Britannica, vous remarquerez qu’une bonne quantité de l’information est basée sur des sources allemandes. Un historien anglais et un historien allemand peuvent différer dans leurs vues sur bien des choses, et même sur des points fondamentaux, mais il n’en reste pas moins que sur une masse de faits pour ainsi dire neutres, ils ne contesteront jamais leurs positions mutuelles. C’est précisément cette base commune d’accord, avec son implication que les êtres humains forment une seule et même espèce, que le totalitarisme détruit. La théorie nazie nie spécifiquement l’existence d’une notion de « vérité ». Il n’existe par exemple pas de « science » au pur sens du mot, mais seulement une « science allemande », une « science juive », etc.

L’objectif qu’implique une telle ligne de pensée et un monde de cauchemar dans lequel le Chef ou la clique dirigeante contrôle non seulement le futur, mais le passé. Si le chef déclare à propos de tel ou tel événement que celui-ci ne s’est jamais produit – eh bien, il ne s’est jamais produit. S’il dit que deux plus deux font cinq – eh bien deux plus deux font cinq. Cette perspective m’effraie plus que les bombes – et après nos expériences de ces dernières années, ceci n’est pas une image choisie à la légère.

 

L’autre est extrait d’une succession de courts articles qui parurent en mars 1942 dans le Jiefang ribao sous le titre collectif de Lis sauvages (Ye baihe hua) où Wang Shiwei stigmatisa cette nouvelle classe dirigeante qui s’était reconstituée sur un modèle désespérément semblable à celui de l’ancienne société – arrogante, dure, impitoyable, intolérante de toute critique, avide de privilèges. (…) Il terminait son dernier article en ces termes :

 

« (…) Ceux qui estiment que les classes hiérarchiques sont justifiées avancent en général trois types d’arguments : 1/ en vertu du principe « de chacun selon ses capacités à chacun selon son mérite », il est normal que ceux qui sont chargés des responsabilités les plus lourdes jouissent d’un régime plus favorisé ; 2/ dans le cadre du système des « trois tiers », le gouvernement va bientôt instaurer un système de salaires : ceux-ci inévitablement devront être inégaux ; 3/ l’Union soviétique possède elle aussi un système de classes hiérarchiques. (…)

En ce qui concerne le premier [argument] : pour le moment, nous sommes en plein engagés dans le processus difficile et rude d’une révolution ; tout le monde est physiquement harassé et accablé de souffrances ; beaucoup d’entre nous ont définitivement compromis leur santé ; dans ces conditions il semble prématuré de parler pour qui que ce soit d’ « avantages » et de « jouissances ». Tout au contraire, ceux qui ont les responsabilités les plus importantes devraient s’attacher tout particulièrement à partager le lot de leurs subordonnés (voilà une vertu nationale qu’il serait bon de développer à nouveau !) de manière à susciter leur affection sincère, et à créer ainsi une solidarité inébranlable […].

En ce qui concerne le deuxième argument : un système de salaires ne devrait pas comporter de trop grandes différenciations. On peut éventuellement accorder un certain traitement de faveur à des gens qui ne sont pas membres du Parti, mais les membres du Parti eux-mêmes doivent maintenir leur belle tradition de lutte austère, précisément pour inciter un plus grand nombre de gens à venir collaborer à notre entreprise.

En ce qui concerne le troisième point : qu’on me pardonne ma rudesse, mais je voudrais simplement prier ces « Maîtres à penser » toujours si prompts à invoquer l’argument d’autorité, de se taire (Wang Shiwei a lui-même séjourné en Union soviétique). Pour ma part, sans être un partisan de l’égalitarisme, je ne vois pas la nécessité ni la raison qu’il y a d’adopter trois catégories pour le vêtement et cinq niveaux de qualité pour la nourriture (…) ; le principe directeur devrait être d’adopter partout les solutions que dictent le bon sens et la nécessité. Mais voyez plutôt : d’une part, des camarades malades n’ont même pas la chance de recevoir une gorgée de bouillon, de jeunes étudiants n’ont pour pitance quotidienne que deux bolées de bouillie claire (et quand on leur demande s’ils en ont eu assez, ceux d’entre eux qui sont membres du Parti doivent encore prétendre qu’ils sont rassasiés, pour donner le bon exemple aux autres !) ; et d’autre part, des « personnages importants », tout resplendissants de santé, continuent à profiter de jouissances totalement injustifiables ; pareille situation amène les subordonnés à considérer que leurs supérieurs relèvent d’une autre humanité ; non seulement il leur est difficile d’éprouver de l’affection pour eux, mais encore quand ils réfléchissent à cette question, il leur vient un sentiment de malaise… Dans les lignes qui précèdent, j’ai beaucoup invoqué les notions d’ « affection » et de « chaleur humaine » : peut-être est-ce un effet de ma « sentimentalité petite-bourgeoise » ? On verra bien le sort que me fera la critique. »

 

On le vit bien en effet comme le relate Simon Leys dans Ombres Chinoises en 1974. « La suite de l’histoire est trop bien connue : quelques semaines plus tard, en réponse à cette manifestation d’indépendance, Mao Zedong asséna sur tous les cerveaux pensants le monumental coup de massue de sa célèbre Causerie sur les arts et les lettres qui devait définitivement anesthésier la vie intellectuelle et culturelle des « zones libérées », en attendant d’étendre son influence fatale au reste du pays. Quant aux intellectuels dissidents, ils firent l’objet d’une purge sévère ; entre tous, Wang Shiwei fut choisi comme bouc émissaire (…). Wang lui-même fut à plusieurs reprises traîné en séance d’accusation publique, mais là il se comporta  avec un tel courage, répondant aux calomnies avec tant de pertinence et de sang-froid – sacrilège suprême, lors de sa dernière apparition, il osa même directement critiquer Staline ! – que les autorités jugèrent finalement préférable de régler son cas à huis-clos. Il disparut entièrement de la circulation pendant deux ans ; en 1944, quelques journalistes venus de Chongqing, après mille difficultés obtinrent finalement de le rencontrer. On leur présenta un homme timide et taciturne, qui leur déclara mener une existence parfaitement heureuse. Comme un journaliste lui demandait à quoi il travaillait pour le moment, il répondit modestement qu’il fabriquait des boîtes d’allumettes…

Au printemps de 1947, devant une offensive du Kuomintang, les communistes durent hâtivement évacuer Yan’an ; ne pouvant ni s’encombrer de prisonniers ni laisser derrière eux un tel témoin, ils abattirent Wang Shiwei. »

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