Au royaume des aveugles, la honte nous survivra

Publié le par lavendeeautrement

« Ce devrait être un signe de décence pour un homme que d’être honteux d’avoir vécu au XXe siècle. »

Elias Canetti

 

 « C.S. Lewis a observé que, pour mesurer la valeur de n’importe quelle chose, que ce soit un tire-bouchon ou une cathédrale, il faut savoir de quoi il s’agit, à quel usage c’est destiné et comment on s’en sert. »

Simon Leys (extrait du discours prononcé le 18 novembre 2005 à l’université catholique de Louvain lors de la remise de son doctorat honoris causa)

 

 

Que diriez-vous d’un homme qualifiant d’ « ébouriffante » une anecdote qui rapporte l’extermination de millions d’êtres humains ?

 

Que penseriez-vous d’un autre qui compare le nom d’une des purges chinoises les plus sanglantes avec un « grelot joyeux » ?

 

Auriez-vous de la considération pour un troisième envisageant comme nécessaire l’assassinat d’hommes et de femmes qui menaceraient un régime politique ?

 

Vous seriez  sans doute horrifiés par ces gens. Avec raison. Il faut le souhaiter. Nous sommes nés d’un siècle si violent qu’appeler le suivant à perpétuer les mêmes horreurs rendrait les responsables ignobles.

 

Et pourtant… L’anecdote ébouriffante est une formule d’Alain Badiou, maoïste et professeur émérite à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, repaire parisien de l’élite des intellectuels, futurs patrons de l’information : beaucoup de philosophes, parfois éditeurs, d’autres journalistes et certains mêmes énarques. Ebouriffante, la grande famine, conséquence du délire de Mao, a fait quarante millions de morts et acculé des désespérés au cannibalisme. Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix 2010, le rappelle dans un essai. Yang Jisheng en a rédigé un livre, « Stèles : la grande famine en Chine, 1958-1961 », publié au Seuil en 2012. Le témoignage de ces gens-là est-il suffisant pour faire douter nos grands hommes ?

 

On doit le grelot joyeux à Roland Barthes après un voyage en Chine en avril-mai 1974, et l’appel à l’assassinat revient à Jean-Paul Sartre. En 1973, Sartre expliquait dans le magazine Actuel : « Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué. »

 

Barthes, Badiou, Sartre, éminents intellectuels (il faut l’être pour que les média laissent relayer de pareilles ignominies sans que la société sourcille), éminents professeurs, tous suivis par des cohortes béates d’adorateurs.

 

Si l’on s’offusque de négationnistes qui remettent en cause les chambres à gaz et les fours crématoires des camps nazis, pourquoi montrer une indifférence coupable vis-à-vis de ceux qui enterrent le calvaire des prisonniers des goulags et des camps de travail chinois sous l’alchimie fumeuse d’une théorie marxisante ?

 

Et que diriez-vous d’un Parti politique qui sanctionne d’un « sérieux avertissement » ses membres reconnus coupables de trafic d’enfants ?

 

Ce trafic d’enfants a été couvert avec la complicité Parti communiste chinois. En mai 2007, les parents des gosses contactèrent un journaliste qui mit au jour le trafic dans les provinces du Henan et du Shanxi. Des propriétaires de briqueteries avaient organisé de vastes réseaux d’enlèvement d’enfants pour procurer une main d’œuvre esclave à leurs fours à briques. Les 95 membres du Parti et fonctionnaires impliqués dans le scandale furent seulement soumis à des sanctions disciplinaires à l’intérieur du Parti, échappant ainsi à toute condamnation criminelle.

 

Barthes, Badiou, Sartre et d’autres brillants intellectuels s’accrochent à vouloir convaincre qu’une idée est bonne même quand son application a montré qu’elle détruit l’homme. Soit. De brillants cerveaux tels que ceux-là ont une intelligence, une logique que de plus modestes ne peuvent suivre. A moins qu’à l’instar de George Orwell on considère qu’ils doivent « faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide. »

 

Le nombre de morts ne serait donc pas un indicateur de performance suffisant pour condamner une idée politique. D’ailleurs, lors d’une conversation de salon, un esprit vif remarquait que « les morts du régime stalinien ne sont pas les mêmes que ceux du régime nazi » ; en somme, un totalitarisme serait plus acceptable qu’un autre. Qu’en pensent les victimes des goulags ? Il faudrait donc se féliciter que la Chine, le Cambodge, Cuba, l’Union soviétique, entre autres réservoirs d’idées progressistes, furent des expériences d'avenir qu’il faut protéger, aujourd’hui comme hier, par tous les moyens, y compris par notre aveugle indifférence, pour le bien-être de nos semblables. Selon cette logique, il faut se réjouir de la publication d’une brochure, intitulée Petite bibliographie socialiste, éditée par le Parti socialiste français, destinée aux nouveaux adhérents, présentée par Lionel Jospin, secrétaire national et futur premier secrétaire à l’époque. Ce manuel initiatique présentait la liste des « classiques du socialisme » établie comme suit : 1) Karl Marx et Friedrich Engels ; 2) Lénine ; 3) Jean Jaurès ; 4) Léon Blum ; 5) Rosa Luxembourg ; 6) Antonio Gramsci ; 7) Mao Tse Toung ; 8) Fidel Castro (liste citée par Branko Lazitch, spécialiste de l’histoire du communisme, dans un article du 20 mai 1977). « Hormis Jaurès et Blum, tous les autres « classiques » retenus appartiennent au courant totalitaire » souligne Jean-François Revel. Même les Soviétiques n’avaient pas élevé Castro au rang de penseur. Un petit effort et on pourra allonger la liste du nom de Joseph Staline puisqu’en Russie vient de paraître une biographie qui le réhabilite ; « le petit père des peuples » serait « un homme de grande valeur », « objet d’un tas de mensonges ». « Les dizaines de millions de victimes (de Staline) dont parlent les historiens libéraux n'ont jamais existé » a affirmé Nikolaï Starikov au quotidien populaire Komsomolskaïa Pravda à l'occasion de la sortie de son ouvrage intitulé Staline. Souvenons-nous ensemble. On s’indignerait à la manière d’un Stéphane Hessel si le passé Hitlérien était policé. D’aucuns diront que j’exagère. A votre avis ?

 

On pourrait balayer cet argumentaire en soulignant que les idées ne sont que paroles. Mais le sont-elles vraiment ? Excités par un article de Charles Maurras qui protestait dans L’Action française contre la liberté, selon lui indue, dont jouissait un « magnat impuni de la ploutocratie juive », le 6 février 1944, des miliciens assassinèrent le banquier Pierre Worms. Les Brigades rouges et autres terroristes de tout poil ne s’appuient-ils que sur l’assassinat ? Ils promettent une vie meilleure, un idéal, bloc d’idées progressistes. Amen. Comme le rappelait Jean-François Revel, « devant de telles conséquences, les intellectuels perdent le droit de se réfugier sous l’abri douillet de la liberté d’expression ».

 

Lu Xun, pamphlétaire chinois du XXe siècle, écrivait : « Notre civilisation chinoise tant vantée n’est qu’un festin de chair humaine apprêtée pour les riches et les puissants, et ce qu’on appelle la Chine n’est que la cuisine où se concocte ce ragoût. Ceux qui nous louent ne sont excusables que dans la mesure où ils ne savent pas de quoi ils parlent, ainsi ces étrangers que leur haute position et leur existence douillette ont rendu complètement aveugles et obtus. »

 

Peut-être qu’alors il faudrait ouvrir les yeux, nous réconcilier avec le passé, faire un effort pour le connaître, et le reconnaître, au lieu de s’enfermer dans de vaines et dangereuses certitudes. Ne pourrait-on pas s’inspirer  du conseil que donna Churchill à son petit-fils en 1959 ? « Apprends tout ce que tu peux au sujet de l'histoire du passé ; c'est le seul moyen de tenter de deviner ce qui arrivera à l'avenir. » Sinon nous risquons de perpétuer la violence du siècle passé, car, comme l’écrivait Ma Jian : « Quand on efface son histoire, on efface les fondations morales d’un peuple. » Peut-être que la source de la violence est là.

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NADAU 21/10/2012 03:50

encore faudrait il que l'histoire soit enseignée, et qu'elle le soit par des individus respectueux de la vérité, qui rapportent des faits, et qui essayent d'éveiller l'autre à la réflexion et la
critique. Encore faudrait il que la personne ait soif de connaissance...je crains que ce ne soit pas une passion courante!