Célébration de la grande faucheuse

Publié le par lavendeeautrement

La fin d’année n’est pas gaie. Inutile de la résumer, les journaux s’en chargeront : de nos jours, les journalistes ont davantage le sens du tragique que les croque-morts. Laissons-leur les morts annoncées, de l’Europe et l’euro aux autres. En revanche, contrairement à ceux qui l’annoncent, la mort peut-être malicieuse et quoiqu’on en dise, son humour n’est pas si triste.

 

Desproges lui-même l’écrivait. Toute l’année la faucheuse nous guette. « Si j'en crois mon horoscope, disait-il, je devrais mourir dans la soirée. C'est con, j'avais pas fini de bêcher mes camélias. Mais bon, c'est la vie : Si vous connaissez une autre issue, faites moi signe. Ce qui me coûte le plus à l'idée de quitter ce monde, outre bien sûr l'idée intolérable que mes enfants vont rentrer du crématorium en courant pour boire mes saint-émilion, si cela se trouve dans des gobelets fluo et avec des fils d'ouvriers aux cheveux verts, ce qui me coûte le plus, disé-je, avant de digresser dans ma cave, c'est de ne pouvoir utiliser toutes les notes que je relevais pour vous depuis des semaines, avec l'idée d'en alimenter mes chroniques. » Souffrez donc que je vous livre les miennes.

 

Parfois, la postérité prolonge les vies sérieuses d’une éternité moins austère. Comme l’illustre Baron, acteur de théâtre qui n’eut pour seul défaut que de jouer trop tard des personnages trop jeunes ; à plus de 70 ans, il émouvait encore dans « Le Cid » en s’écriant : « Je suis jeune il est vrai… ». Il mourut en 1729 sur une réplique de Rotrou : « Si proche du cercueil où je me vois descendre. » Quant à Jacques II de Chabannes dit Jacques de la Palice (ou de la Palisse), seigneur de la Palice, de Pacy, de Chauverothe, de Bort-le-Comte et de Héron, né en 1470 et mort le 24 février 1525, on ne se rappelle de lui que pour moquer son prochain. La raison, une chanson. Une chanson chantée par ses soldats après sa mort qui disait : « S'il n'était pas mort il ferait envie », mais elle fut déformée en « s'il n'était pas mort il ƒerait - serait - en vie » (Le f et le s avait une graphie similaire à l’époque) ; de cette phrase vieille de cinq siècles est sortie le mot lapalissade qui désigne une évidence. Henri viard fut victime de la crise, une autre crise ; comme épitaphe, il avait choisi : « Ce que j’ai voulu, je l’ai voulu seul. » Comme il était ingénieur auto et que la phrase était trop longue pour la pierre tombale, on inscrivît « VELO SOLEX ». La palme des pieds de nez revient sans doute à Félix Faure (1841-1899). On dit de lui qu'il est plus célèbre par sa mort que par sa vie. Il mourut brusquement, et la rumeur supposa qu'il le fit dans les bras d'une femme. Marguerite Steinheil sera surnommée pour le restant de sa vie "pompe funèbre". Clemenceau commenta l’événement : "Il voulu être César mais ne fut que Pompée". Le même, qui n'aimait guère Faure, ajouta "Faure est retourné au néant, il a dû se sentir chez lui." En outre, l’histoire fut rapportée dans les mémoires du  valet de chambre de Félix Faure qui ne pouvait avoir été mieux nommé compte tenu des circonstances : il s’appelait Couillard.

 

D’autres tentent de contrarier le destin comme Monseigneur Galvano, évêque de Sainte Reparate, qui refusa un enterrement chrétien à Paganini parce que de son vivant on célébrait sa virtuosité en le surnommant le diable. Certains le révèlent. Gide et Mauriac se sont écrit une durable et édifiante correspondance. Mauriac le catholique fervent mais modéré a tout fait pour persuader son ami de revenir du bon coté de la barrière, accessoirement catholique. Gide, pris entre ses pulsions homosexuelles et pédophiles, et son éducation protestante, a lutté et résisté jusqu'au bout. Puis André Gide meurt. Le lendemain du décès, François Mauriac reçoit un télégramme: "Il n'y a rien après - stop - Tu peux te dissiper - stop - A. Gide". D’autres sont d’un avis pratique. Un proche collaborateur de Georges Clemenceau venait de mourir. Un candidat à la succession lui dit:

- Je suis tout prêt à prendre sa place.

- Entendu! Vous n'avez qu'à vous arranger avec les pompes funèbres!

 

La mort demeure la fin d’un passage qu’on souhaiterait probablement plus long. Elle inspire davantage la mélancolie que la gaieté. Comme à Yves Mirande qui, lors d’un enterrement, répondit à un ami qui lui demandait comment il se sentait, ‘pas très bien, j’ai l’impression que c’est la dernière fois que je viens ici en amateur.’ Les cartésiens continuent à disserter malgré l’événement. Ainsi Mark Twain écrivait qu’ « on pourrait citer de nombreux exemples de dépenses inutiles. Les murs des cimetières : ceux qui sont dedans ne peuvent pas en sortir, et ceux qui sont à l'extérieur ne veulent pas y entrer. » D’autres se méfient, d’autant plus que leur vie ne fut pas en accord avec les attentes du ciel : Isabelle, la louve de France, fille de Philippe IV le bel (qui détruisit l’ordre des Templiers au XIVe siècle) craignait de ne pas passer les portes de St Pierre ; elle demanda alors à être enterrée vêtue de la robe grise des moines, espérant ainsi tromper la vigilance des anges aux portes du paradis.

 

Malgré son caractère tragique et solennel, la grande faucheuse n’inspire pas toujours le respect. Les Anglo-saxons croient que les Français ne sont pas propres. Ainsi, Mark Twain à propos de la mort de Marat déclarait « Pour une fois qu’un Français prenait un bain, c’est pas de chance ! » Après que Mata Hari ait demandé à s’agenouiller pour être fusillée, Forain résuma sa vie d’un mot cruel : « Elle est morte comme elle a vécu, en levrette. » Elle conduit même au ridicule : en 1944, lors de la libération, les FFI ont fusillé le ‘chêne Pétain’ qui avait été nommé d’après le Maréchal pour l’honorer à Vichy.

 

Malgré l’inévitable, ou peut-être à cause de lui, les grands auteurs ne peuvent retenir un mot comme une expression géniale de leur sang-froid. En 1794, Malesherbes, marchant vers la guillotine buta sur une pierre et s'exclama: « Mauvais présage! Un Romain à ma place ferait demi-tour. » Oscar Wilde, découvrant les honoraires de son médecin, lui déclara: « Docteur, je meurs au-dessus de mes moyens. » Mais l’inverse peut se produire. Les envolées de certains débordent sur le presque bête ; ainsi Emile Zola, dans La débâcle, s’enflamma, « Puis, c’était un capitaine, le bras gauche arraché, le flanc droit percé jusqu’à la cuisse, étalé sur le ventre, qui se traînait sur les coudes. » Mais le bon mot prime sur tout pour d’autres, quelle que soit la situation ; Edgar Faure était très amoureux des dames ; il en a eu beaucoup dans sa vie mais il était resté attaché à sa femme, Lucie Faure (ça ne s’invente pas un nom pareil !). Tous les ans il allait dans un hôtel à Marrakech et souvent avec une femme différente. L’année suivant le décès de sa femme il s’y est rendu et le portier de l’hôtel qui le connaissait parfaitement bien lui dit « Si je peux me permettre Monsieur, votre dame n’est peut-être pas aussi jolie que les précédentes ». « Oui je sais, mais je suis en deuil… ».

 

La mort peut changer la vie avant de la reprendre définitivement. Parfois pour le meilleur. Francis Veber racontait ses débuts d’apprenti toubib : « On passait devant les lits comme un vol de canard : le professeur, les assistants, les internes, les externes et les stagiaires. » Il était stagiaire depuis deux jours : il arrive devant son premier lit : c’était une femme, Mme Renard, qui avait une leucémie myéloïde. Le professeur lui présente Veber comme son nouveau stagiaire lequel lui tend alors la main pour la saluer : elle meurt au même moment. Personne n’a plus voulu lui serrer la main. Heureusement, il s’orienta vite vers le cinéma, n’ayant plus d’avenir dans la médecine.

 

Enfin, elle pousse parfois à de belles actions comme Rudyard Kipling qui donna en héritage l’argent de son prix Nobel de littérature de 1937 au zoo de Londres. Mais elle ne peut changer un caractère endurcit au long des années. Alors qu’il était pressentit pour succéder à Emile Faguet à l’Académie française, Clemenceau aurait débuté ainsi son discours d’accueil (qu’il ne prononça pas car il décéda ; il avait longtemps refusé d’y entrer pour ne pas rencontrer Poincaré qu’il détestait) : « Pour louer celui que je remplace, il faudrait que je le lise or la vie est trop courte. »

 

Pour conclure, on préférera sans doute la sagesse chinoise à la française. A Desproges qui disait « Si ce sont les meilleurs qui partent les premiers, que penser alors des éjaculateurs précoces ? », préférons Confucius qui conseillait « lorsque tu viens au monde tout le monde sourit et tu es le seul à pleurer, alors mène ta vie pour que le jour de ta mort tout le monde pleure et que tu sois le seul à sourire. »

 

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