Et mon saurien, c'est du poulet?

Publié le par lavendeeautrement

Le regretté Pierre Dac proclamait, "si vous avez perdu au tiercé, vengez-vous, mangez du cheval!".

 

L'historienne Madeleine Ferrières, auteur de L'Histoire des peurs alimentaires du Moyen-âge à l'aube du XXème siècle, soutient que "nous vivons toujours avec l'illusion de la modernité, c'est-à-dire avec l'idée fausse que ce qui nous arrive est nouveau et insupportable." A l'appui de cette affirmation, oyez ces lignes publiées en 1868 par le docteur Jules Guyot dans le tome II de son étude des vignobles de France:

 

"Quand je pense aux bienfaits de l'usage des vins naturels, et aux tristes effets de ces boissons composées par la cupidité cachée sous le manteau de la science, et même de l'humanité, je ne puis m'empêcher de rire tout bas de la sottise humaine.

 

En face d'un chimiste, d'un fabricant et d'un marchand, qui pilent des betteraves, des pommes de terre, du grain, des grappes d'Aramon, de terret bourret, de foirard, et qui, ayant sacarifié, fermenté, distillé et parfumé tout cela, en font différents mélanges qu'ils affirment représenter le Beaujolais, le Mâconnais, le Beaune, le Médoc, l'Hermitage, le Vouvray, le Joué, le Bourgueil, je vois de suite en imagination un autre chimiste, un autre fabricant, un autre marchand qui pilent de la chair de chien, d'âne, de corbeau, de chèvre, de renard, de poisson, de crocodile, et qui disent au public: Achetez notre marchandise! elle est vérifiée, poinçonnée, et garantie. Ceci est une perdrix, ceci est un filet de boeuf, ceci est une côtelette de mouton, ceci un jambon de Mayence, ceci un poulet fin, ceci une brochette de mauviette, un cuisseau de chevreuil, un caneton de Rouen, une rouelle de veau. Si vous en doutez, faites-en l'essai scientifique. Vous aurez la preuve qu'il y a autant d'azote, de carbone, d'oxygène et d'hydrogène dans ce que je vous offre pour cinquante centimes que dans ce qui vous coûterait ailleurs deux francs. Vous trouverez les mêmes réactions avec les acides, les alcalis et les dissolvants chimiques. Si vous critiquez, et que vous nous accusez de falsifier, nous vous répondrons que nous améliorons. Qu'est-ce que le poulet? Une chair blanche et fade. Et bien, un peu de chair d'âne et un morceau de saurien produisent un aliment plus savoureux, plus corsé, et d'ailleurs, du poulet, il n'y en a pas assez, et, la loi d'économie politique, qui veut que la consommation se doit d'être satisfaite, est inflexible. Donc, en vendant de la chair d'âne et de saurien pour du poulet, nous satisfaisons aux besoins impérieux de l'humanité."

 

(Philippe Meyer, Chronique du  12 mars 2013)

Commenter cet article