Fin de la démocratie, fin de la République?

Publié le par lavendeeautrement

L’article premier de la Constitution de la Vème République stipule que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

 

En 1927, un juge de la cour suprême américaine, Louis Brandeis, qui était juif lui-même, déclarait que la prévention du racisme par l'éducation nécessitait davantage de discussion et pas l'interdiction de parole.

 

La vigilance est fondamentale. Daniel Lefeuvre, professeur des Universités en Histoire à Paris VIII, le rappelle : « Toutes les dictatures ont fait de la manipulation et de l'instrumentalisation de l'histoire un outil de pouvoir ».

 

Il faut donc en parler.

 

Gilles Kepel, auteur d’une étude récente sur les « Banlieues de la République » pose le problème en ces termes dans le Monde du 7 février 2012 : « Pourquoi ce débat poussif est-il soudain aiguillonné par la référence à l'islam de France ? Parce que le développement de celui-ci et les formes que prennent certaines manifestations des groupes les plus en rupture avec la République et ses valeurs communément partagées interrogent la fermeté de notre lien social et notre capacité intégratrice dans un contexte où le chômage est massif dans les banlieues pauvres. Ils questionnent aussi la signification de la laïcité, voire révoquent en doute la validité de la promesse citoyenne. »

 

Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, va plus loin et lance un signal d’alarme en écrivant en 2011 dans ‘La société des égaux’ que le « déchirement de la démocratie est le fait majeur de notre temps, porteur des plus terribles menaces. S’il devait se poursuivre, c’est le régime démocratique lui-même qui pourrait à terme vaciller. » Hans Magnus Enzensberger, philosophe allemand, ne dit pas autre chose sur l’Europe en écrivant dans ‘Le doux monstre de Bruxelles’ en 2012 que « c’est mettre le doigt sur le problème central de l’Union. Officiellement on le désigne par un euphémisme, le ‘déficit démocratique’ (…). Comme si les luttes constitutionnelles des XIXe et XXe siècles n’avaient jamais eu lieu, le Conseil des ministres et la Commission se sont mis d’accord dès la fondation de la Communauté européenne pour que la population n’ait pas son mot à dire sur leurs décisions. (…) Ce déficit n’est donc rien de plus qu’une formulation distinguée pour dire la mise sous tutelle politique des citoyens. »

 

Voilà, c’est dit. Les personnalités dont le métier est d’observer les comportements sociétaux et les mouvements politiques affirment que la crise en cours n’est pas comme les autres. On ne joue pas seulement quelques années de vache maigre, on joue l’existence de ce pourquoi nos anciens firent la révolution. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de la refaire mais de sauver les bases établies par celle dont on se glorifie à tort et à travers.

 

Le pourrons-nous ? Y a-t-il un pilote dans l’avion ? Qui relaie les études alarmistes des chercheurs comme ceux cités ci-dessus ?

 

Le risque est de voir se multiplier des écrits bouffons comme en ce mois de février 2012. Les éditions Le Publieur présentent « Les ghettos de la République » d’André Gerin. L’auteur est un député communiste. L’ouvrage est préfacé par Malek Boutih et a été relayé par Ivan Rioufol journaliste au Figaro, sur RTL. André Gerin fut Maire de Vénissieux de 1985 à 2008. Depuis 1993, il est député du Rhône et a annoncé qu'il ne briguerait pas un nouveau mandat, « ce qui sans doute lui permet une liberté de ton » dit Rioufol : mais c’est toujours la même chose, la retraite venue, les remords les transforment en hérauts de la République et en lanceurs d’alerte. Bref. Voilà ce qu’en dit Rioufol. Gerin écrit qu’ « au moment où la France entre en campagne électorale, [il veut] attirer l’attention de tous, à commencer par les candidats, sur l’urgence de mener enfin une politique à la hauteur des défis que nos villes et leurs ghettos posent à notre République et à notre démocratie. » (…) « Dire comme on l’a fait depuis ces trente dernières années que la France est une chance pour les immigrés ou que l’immigration est une chance pour la France est un mensonge. » Il existe selon lui des territoires entiers régis par la loi de la Charia. Selon ce député, « le pire est à venir. [Lorsqu’il dit] que sont perceptibles les germes d’une guerre civile, [il] n’exagère pas, [il] ne noircit pas le tableau. » (…) « [il a] décidé d’appeler les choses par leur nom. Bref [il a] complètement viré [sa] cuti et décidé de cesser de prendre des précautions pour parler. Il faut mettre les pieds dans le plat. »

Voilà. Sauf que, virer sa cuti quand on part à la retraite, c’est avoir le courage de cracher dans la soupe après s’être goinfré. Ou encore expliquer qu’on est responsable du merdier et se draper dans la suffisance des pignoufs en fournissant un ramasse-crottes aux suivants. Il faut fuir les jugements de circonstance comme celui de Gerin et allumer un bataillon de cierges pour la prochaine promo de l’Assemblée nationale.

 

Heureusement, il existe des spécialistes des champs de la recherche en sociologie, en anthropologie, en histoire, en politique qui observent selon des méthodes affinées au fil des études et qui complètent de longues enquêtes aux conclusions recoupées par d’autres études. La question ici n’est pas de prétendre que des auteurs détiendraient la vérité. Il ne s’agit pas de vérité. Il s’agit de tendre vers ce que Jankélévitch résumait en écrivant ‘être juste, c’est n’être que juste’.

 

La France n’est pas une mauvaise terre d’accueil. Comme le rappelle Daniel Lefeuvre, « pourquoi taire que cette France accusée de racisme à tort et à travers s'est montrée beaucoup plus accueillante à l'égard de ses anciennes populations colonisées que la Belgique ou la Grande-Bretagne ? Toutes deux ayant soumis à l'obligation du visa les originaires de leurs anciennes colonies dès l'accession à l'indépendance de celles-ci. »

Il ne s’agit pas de nier que le racisme existe. Mais il serait criminel de ne pas reconnaître que l’intégration est en marche. Ainsi, comme le rappellent Emmanuel Todd et Hervé Le Bras dans ‘L’invention de la France’ (actualisation de l’édition de 1981), « la société française est bien moins raciste qu’on ne le dit » et comme l’intégration est en marche, il faut essayer « d’avoir une démarche généreuse et réaliste et [cesser] de sommer les nouveaux immigrants de se comporter comme s’ils étaient là depuis deux cents ans ».

 

Gaston Kelman écrivait que « tout homme doit préparer son voyage, s’accommoder aux exigences de son milieu de vie et non l’inverse. Si les Bédouins du Sahara vont s’installer au pôle nord, la banquise ne va pas se transformer en désert. » Cela est vrai pour ceux qui stigmatisent les français qui sont parfois des immigrés mais surtout des français. Ils devraient renforcer le lien social que la Constitution pose en son article premier au lieu de cultiver la politique du jamais sous-tendue par le toujours non. Mais cela vaut également pour les immigrés qui se laissent miner par une rage indomptable. J’ai lu des gens qui espéraient « faire taire certains qui pensent avoir réponse à tout et qui font preuve d une mauvaise fois monumentale » : au lieu de la construction, d’aucuns préféreront toujours la destruction. A l’heure où l’on doit appeler à plus de dialogues et d’échanges, on en trouve encore qui professent la censure et les mesures de rétorsion des dictatures : ceux-là sont dangereux. Le danger ce ne sont pas les immigrés ou les étrangers, le danger ce sont ceux qui veulent faire société en excluant ceux qui ne leur plaisent pas. Claude Levi-Strauss écrivait qu’il « y a simultanément à l’œuvre, dans les sociétés humaines, des forces travaillant dans des directions opposées : les unes tendant au maintien et même à l'accentuation des particularismes ; les autres agissant dans le sens de la convergence et de l'affinité. » Rappelons-nous : ‘indivisible, démocratique, laïque, et sociale’. Il faut choisir son camp.

 

Choisir impose également de ne pas constamment convoquer le passé pour s’en plaindre et s’en servir pour justifier ce qui devrait être conquis par l’effort et non par la plainte. Kelman rappelait ainsi que « le problème n’est pas d’avoir été colonisé. Tout le monde l’a été de manière plus ou moins brutale. Le problème est de se libérer l’esprit des sédiments négatifs qui ont été déposés par la colonisation. » L’avenir en dépend.

 

Tous les chercheurs en sciences sociales s’inquiètent. Le problème profond provient de l’incapacité des responsables actuels à donner du sens, à créer un lien social – à faire société, à écrire les pages d’un grand roman national.

 

Il faut prendre la mesure de l’équilibre d’une vie partagée. Il faut qu’elle soit pilotée par des élus ayant le courage de prendre les mesures opérationnelles adéquates. Il faudra qu’elle rassemble. Sinon le pire est à venir.

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