Grandeur de la fonction publique

Publié le par lavendeeautrement

Philippe Meyer confiait récemment à ses auditeurs une chronique sur l’administration de l’Etat :

 

« J’ai suffisamment brocardé le jargon, le sabir, le charabia, la novlangue, le bichelamar, le baragouin utilisé impunément dans beaucoup de textes administratifs pour laisser passer aujourd’hui l’occasion de citer en exemple un document émanant du directeur général des contributions directes, un modèle d’utilisation de notre belle langue.

 

Il s’agit d’une circulaire, adressée aux agents du fisc, à propos des nombreuses demandes de changement d’affectation et donc de résidence que lesdits agents envoient à leur hiérarchie. Le directeur général ne s’y montre guère favorable.

 

Je le cite « les changements fréquents de résidence, quand les nécessités de service ne les expliquent pas, nuisent essentiellement à la bonne exécution des travaux. Ma ferme intention est de mettre un terme à cette mobilité désordonnée. »

 

Concision, précision, balancement. C’est beau comme une dictée.

 

Et le directeur général d’enchaîner en expliquant que, puisque la mobilité de ces agents ne doit obéir qu’aux critères de l’intérêt public, certains qui souhaitaient déménager resteront en place, tandis que d’autres qui espéraient ne point quitter leurs pénates seront mutés. « Ceux-là, écrit le directeur général, ceux que l’on enverra contre leur souhait dans une autre ville, ceux-là veulent parfois voir une disgrâce dans une disposition qu’ils n’avaient pas sollicité, c’est là une erreur grave et que je ne dois pas laisser s’accréditer. Lorsque le déplacement d’un agent sera prononcé à titre de punition, il saura toujours quelle faute il a commise afin qu’il puisse la racheter. S’il ne lui en ait reproché aucune, c’est que, comme tout serviteur de l’Etat auquel l’inamovibilité n’est pas conférée, il est appelé ailleurs pour des raisons de service dont il ne lui appartient pas de demander compte. »

 

Voilà qui est bien sévère penserez-vous. Sans doute. Mais cette sévérité est conforme à la mission de service public, cette servitude a sa grandeur.

 

« Les dispositions contenues dans la présente circulaire tracent à messieurs les directeurs une règle de conduite dont ils devront ne plus s’écarter. Elles rappelleront, s’il en est besoin, aux agents de tous grades qu’ils sont toujours à la disposition de l’administration qui leur accorde sa confiance. Que pour obtenir les récompenses que sa justice bienveillante réserve au mérite et à l’accomplissement intelligent de tous les devoirs, ils ne doivent jamais hésiter à leur faire le sacrifice de leurs convenances personnelles. » 

 

Et maintenant je crois que l’on touche au sublime.

 

« Ce sacrifice perdrait tout son prix, si par une résistance déplacée, ces agents mettaient l’administration dans le cas de l’imposer au nom de la discipline. »

 

On voit par là que le maniement irréprochable de la langue s’accorde naturellement avec une élévation d’esprit en tout point digne des anciens spartiates. Cette circulaire date du 22 mai… 1845. »

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