Il faut refondre l'idée d'égalité

Publié le par lavendeeautrement

Permettez que je fasse le rabat-joie ainsi que le Maya de service.

 

Oyez le drame.

 

Les hérauts en sont (encore) un couple franco-allemand. Dans leurs ouvrages publiés à la fin de 2011, Pierre Rosanvallon dans la ‘Société des égaux’ et Hans Magnus Enzensberger dans le ‘Doux monstre de Bruxelles’ annoncent un effondrement possible du régime démocratique. Ni plus ni moins. Si ces deux penseurs n’étaient pas parmi les plus écoutés, les plus respectés, les plus repris des intellectuels contemporains, on se contenterait d’un bâillement avant de glisser leurs écrits sous le pied d’une table branlante. Mais ils sont.

 

Pour rendre compte de leurs conclusions, je vous livre un compte-rendu de ‘La Société des égaux’. Deux pages pour survoler l’idée que les années à venir ne sont pas qu’une lutte pour redresser des comptes bancals : le chemin est plus tortueux, plus compliqué et il demandera plus d’effort que le versement de quelques traites.

 

Bonne lecture.

 

 

Les citoyens, souverains, ce peuple politique qui impose toujours plus fortement sa marque, font de moins en moins corps. La citoyenneté politique progresse en même temps que régresse la citoyenneté sociale. Ce déchirement de la démocratie est le fait majeur de notre temps, porteur des plus terribles menaces. S’il devait se poursuivre, c’est le régime démocratique lui-même qui pourrait à terme vaciller.

 

1)      A-La croissance des inégalités est à la fois l’indice et le moteur de ce déchirement.

 

-   L’accroissement spectaculaire des rémunérations les plus élevées (patrons, sportifs, vedettes du show-business). Aux Etats-Unis, 10% des revenus les plus élevés totalisaient 50% des revenus totaux en 2010 contre 35% en 1982. En France, le salaire moyen des 1% les mieux rémunérés a augmenté d’environ 14% entre 1998 et 2006, et celui des 0.01% du sommet de l’échelle de près de 100% alors que la progression sur la même période n’a été que de 4% pour la grande masse des 90% des salariés du bas.

Symétriquement, le nombre de personnes touchant les rémunérations les plus faibles, comme les salariés du Smic en France, s’est accru (un salarié sur cinq).

 

-   Ces écarts croissants de revenus ont accompagné une concentration accrue des patrimoines. Aux Etats-Unis, ce sont 20% des individus qui possèdent 93% de tous les avoirs financiers (en excluant le patrimoine immobilier, dont la valeur s’est d’ailleurs quant à elle contractée). En France, les 1% les plus riches possèdent 24% de la richesse du pays, et les 10% les plus aisés 62%, tandis que les 50% les moins biens lotis n’en possèdent que 6%.

 

Il réside dans le constat que l’on n’a jamais autant parlé de ces inégalités et qu’en même temps on n’a jamais aussi peu agi pour les réduire.

Cette envolée succède à une précédente tendance séculaire à la contraction des inégalités de revenus et de patrimoines sur les deux continents (Europe et Amérique). La situation actuelle n’a dons rien d’un héritage du passé, elle marque au contraire une spectaculaire rupture avec celui-ci, inversant une tendance séculaire.

 

2)   B-Ce changement de cap correspond à une véritable césure intellectuelle dans la compréhension de ce qui fait l’essence de l’idéal démocratique.

 

Dans son Esprit de la Révolution de 1789, Pierre-Louis Roederer, l’une des grandes figures de l’Assemblée constituante (un modéré, pas un enragé), avait résumé : « Le premier motif de la révolution a été l’impatience des inégalités ».

 

L’égalité et la liberté, aujourd’hui volontiers présentées comme antinomiques, ou constituant du moins deux valeurs en tension, étaient comprises comme indissociables au moment de la Révolution, l’égalité étant même le plus souvent considérée comme matricielle.

On peut dire la même chose de la Révolution américaine. L’idée d’égalité, avec celle d’indépendance, a été la clef de la culture politique de l’époque.

Les deux révolutions ont été sœurs de ce point de vue.

 

3)      C-Le paradoxe de Bossuet

 

L’exigence d’une démocratie plus active semble dorénavant s’être séparée de cette impatience fondatrice (c’est le consentement à l’inégalité).

 

Une solide enquête « Perception des inégalités et sentiment de justice » menée en France en 2009 confirme cette interprétation. Près de 90% des personnes interrogées considèrent ainsi comme nécessaire de réduire l’écart des revenus, et un pourcentage encore plus important estime que pour qu’une société soit juste, elle devrait garantir à chacun la satisfaction des besoins de base (logement, nourriture, santé, éducation).

 

Cependant, si on voue aux gémonies les inégalités de fait, on reconnaît implicitement comme légitimes les ressorts de l’inégalité qui les conditionnent. Je propose d’appeler paradoxe de Bossuet cette situation dans laquelle les hommes déplorent en général ce à quoi ils consentent en particulier. Bossuet disait ‘Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes’.

 

4)      D-Conséquence : trouver une réponse à la question sociale d’aujourd’hui

 

La rupture historique avec la tendance séculaire à la réduction des inégalités et le fait de la légitimation diffuse de celles-ci sous les espèces du paradoxe de Bossuet sont constitutifs d’une crise de l’égalité.

 

L’idée d’égalité n’a plus, au sens étymologique du terme, de capacité révolutionnaire. C’est la vie démocratique elle-même qui s’en trouve en retour diminuée, tirée vers le bas, aspirée par les démons de l’identité et de l’homogénéité. Il n’y a donc rien de plus urgent que de refonder cette idée d’égalité : le livre se propose d’y contribuer dans une double perspective, historique et théorique.

 

-   Perspective historique

 

Car cette crise s’insère dans une longue histoire.

Ce qui est en jeu est une page séculaire qui est en train de se tourner : celle d’une conception de la justice sociale fondée sur des mécanismes redistributifs, telle qu’elle s’était forgée à partir de la fin du XIXème siècle.

 

La première crise de l’égalité est inaugurée dans les années 1830 par le développement d’un capitalisme destructeur des acquis révolutionnaires et par les effets de la première mondialisation dans les années 1880-1900.

Première crise qui s’était alors traduite par le développement du nationalisme et du protectionnisme, en même temps que des sentiments xénophobes, proposant de faire des principes d’identité et d’homogénéité les remèdes à la question sociale.

C’est à ces entreprises perverses que la mise en œuvre des Etats sociaux-redistributeurs avait répondu, proposant une forme de résolution efficace des problèmes sociaux de l’époque.

 

Aujourd’hui, tout se passe comme si tout était à nouveau là : nationalisme, protectionnisme, xénophobie. Pour surmonter cette deuxième crise, il faudra donc trouver une réponse à la question sociale d’aujourd’hui.

Si nombre des mécanismes qui ont organisé la redistribution demandent à être modernisés et remis en marche, il faut aller plus loin et repenser au fond, en elle-même, dans sa globalité, l’idée d’égalité.

 

-   Perspective théorique

 

Pour repenser l’idée d’égalité, le livre propose de repartir de l’esprit de l’égalité tel qu’il s’était forgé dans les révolutions américaine et française.

L’égalité avait alors été appréhendée au premier chef comme une relation, comme une façon de faire société, de produire et de faire vivre le commun. Cette égalité-relation s’était articulée autour de trois figures : la similarité, l’indépendance et la citoyenneté.

 

1) La similarité : égalité-équivalence

Etre semblable, c’est présenter les mêmes propriétés essentielles, les différences restantes n’entachant pas la qualité de la relation.

 

2) L’indépendance : égalité-autonomie

Elle se définit négativement comme absence de subordination et positivement comme un équilibre de l’échange.

 

3) La citoyenneté : égalité-participation

C’est la communauté d’appartenance et d’activité civique qui la constitue.

 

L’égalité était de la sorte pensée comme position relative des individus, règle d’interaction entre eux, et principe de constitution de leur commun ; ce qui correspondait aux trois figures possibles du lien social.

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