Je me révolte donc nous sommes

Publié le par lavendeeautrement

‘Je vouai mon cœur à la terre grave et souffrante, et souvent, dans la nuit sacrée, je lui promis de l’aimer fidèlement jusqu’à la mort’, extrait de ‘La Mort d’Empédocle’ d’Hölderlin choisi par Albert Camus en exergue de ‘L’homme révolté’ (1951)

 

Les pépiements du grand nombre réclament l’affranchissement d’un système, d’un carcan, des riches, des salauds en prenant à leur compte une révolte facile. Comme si la route vers l’avenir avait été tracée en quelques pages par Stéphane Hessel dans ‘Indignez-vous’. Pourtant, nul ne définit le système oppressant pas plus que son oppression, hormis en pointant du doigt comme un écolier, là l’agence, ici le banquier. Il est toutefois plus facile et plus sûr de s’indigner à Wall Street qu’à Pyongyang. Il convient de rappeler l’aboutissement de la pensée de Camus pour éclairer ce que coûte l’indignation aveugle. La révolte s’accommode du crime et le poison de l’orgueil a autant bâti d’Etats policiers que d’Etats concentrationnaires. Il faut relire l’essai de Camus plutôt que l’opuscule croupion de Hessel. L’effort imposerait de céder un peu de temps: 400 pages contre quelques feuillets et se soumettre à la densité d’une pensée plus complexe qu’un cri de ralliement. Les plus courageux y trouveraient l’écho de Ryu Murakami lequel soutient, dans « Chansons populaires de l’ère Showa », œuvre particulièrement sombre et désespérée, que la violence peut seule donner un sens à un monde voué à la solitude.

 

En 1789, la Déclaration des droits de l’homme a été relayée par la Terreur : des témoins affirmaient que leurs chevilles disparaissaient dans le sang versé autour des guillotines achevant le boulot des libérateurs du peuple. L’espoir qui naît des révolutions s’est rarement concrétisé grâce à un romantisme niaiseux. Il s’agite et se tortille avant de s’effacer devant la rage et la violence. Les Printemps arabes seront peut-être plus avisés que les autres. Le spectre de la Charia semble cependant donner raison à Camus. Le ménage de printemps a commencé : ouste les catholiques au Maroc, ouste les coptes en Egypte, et ouste les lois progressistes en Libye. La Tunisie, à l’instar de la Russie de 1917 où les Bolcheviques obtinrent une majorité relative, a donné par le vote la voie à Ennahda. ‘Et c’est ainsi qu’Allah est grand’ aurait conclut Alexandre Vialatte.

 

En France, pendant ce temps-là, on s’endette, on roupille. Un passé plein ‘de bruit et de fureur’ - pour paraphraser Faulkner - s’efface dans l’indifférence. Un indigné, un cœur tendre, responsable du téléthon à France 2 a décidé de supprimer le couplet ‘qu’un sang impur abreuve nos sillons’ de La Marseillaise que chantera une chorale de Lons-le-Saunier lors du prochain téléthon début décembre. Le couplet lui semble trop agressif. Lons-le-Saunier, patrie de Rouget de l’Isle… Cet homme de tv ignore sans doute le Titre 1 de la Constitution française ‘De La Souveraineté’ et son article 2 qui pose que ‘l’hymne national est La Marseillaise’. Ce n’est qu’un détail, sans doute. Mais il est difficile de se draper constamment dans la loi ou l’histoire pour les ignorer dès qu’elles gênent. N’importe qui s’indigne pour tout ou pour n’importe quoi mais souvent n’importe comment. Frédéric Dard l’avait diagnostiqué depuis longtemps, « les cons gagnent toujours, question de surnombre ».

 

Ces épisodes peuvent paraître dérisoires dans le bain de l’histoire. Chacun peut exercer sa liberté d’être comme bon lui semble, la religion est contrôlée par la vigilance gaillarde et alerte de nos laïquards, et l’hymne national a des accents si vieux, trop vieux, de vieux con sans doute. Le monde se transforme. En 1961, le philosophe français Raymond Aron prononçait à Londres une conférence intitulée « L’aube de l’histoire universelle ». Il y soutenait que « dans une humanité en voie d’unification, l’inégalité entre nations revêt la signification qu’avait autrefois l’inégalité entre classes. Les conditions de vie varient aujourd’hui entre continents ou entre pays plus qu’elles ne l’ont jamais fait. En même temps, la perception de l’inégalité s’étend tandis que la résignation à la pauvreté et au destin est de plus en plus rare ». Un prophète en son pays.

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