L'élection vue d'ailleurs (par Philippe Meyer)

Publié le par lavendeeautrement

Cette Chronique de Philippe Meyer du 02 mai 2012 sur France Culture a un ton si juste qu’il aurait été dommage de ne pas la partager. Bonne lecture.

 

Auditeur sachant auditer ce n’est pas pour me vanter mais j’ai passé le week-end du premier mai dans un département agricole où le Front national est passé de 7 à 14% et où l’ensemble des voix d’extrême gauche, écologistes non compris, est monté de 7 à 13%. Je ne prétends pas avoir réalisé une enquête en quelques jours mais je me suis employé à interroger autour de moi principalement dans la partie du département vouée à l’élevage et à l’agriculture, et je me suis efforcé de regrouper mes impressions. Dussé-je peiner certains analystes ayant pignon sur papier journal ou sur fréquence hertzienne, je n’ai rencontré aucun nostalgique du maréchal Pétain, ni personne qui se montre effrayé à la perspective que des étrangers viennent jusque dans nos bras égorger nos filles et nos compagnes, et en plus toucher des allocations et bénéficier de soins gratuits. Je n’ai pas davantage eu affaire à des trotskistes enflammés désireux de pendre le dernier des capitalistes avec les tripes du dernier inspecteur des finances. J’ai entendu deux leitmotiv.

 

Le premier c’est le caractère incompréhensible, bureaucratique et irréaliste des décisions dont on aimerait pouvoir dire qu’elles concernent l’aménagement du territoire, si l’on avait pas le sentiment que l’obsession de la statistique n’avait pas remplacé la connaissance des régions et des populations, jusqu’à transformer les unes et les autres en abstraction. Qu’ils prennent l’exemple de la réorganisation de la gendarmerie, de la carte scolaire, de la SNCF ou des équipements de santé, mes interlocuteurs se sont plains d’avoir affaire à un inaccessible Père Ubu. Si je faisais observer que des changements s’imposent, ne serait-ce qu’en raison de l’évolution du peuplement de la région, personne ne le niait ni ne soutenait qu’aucune réduction de la dépense publique ne soit nécessaire, mais chacun soutenait que l’expérience des dernières années lui avait appris que ces changements ne sont pas pensés, que ceux qui les décident n’ont pas d’autre boussole que celle du coût et se montrent incapables de mettre leurs propres décisions en rapport les unes avec les autres, de mesurer ce que certaines économies peuvent engendrer comme dépenses et donc non seulement ne pas produire les effets recherchés, mais aggraver les causes du mal. En un mot ce n’est pas la réorganisation des services publics qui est refusée, c’est la conviction qu’il n’y a pas de nouvelle politique du service public qui est intolérable.

 

Le second motif de désenchantement et souvent d’exaspération, c’est Bruxelles. Pas un Bruxelles inventé comme peut l’être le mauvais objet des constructions paranoïaques, mais une instance vétilleuse de plus en plus présente dans le travail quotidien et la vie de tous les jours, et dont les injonctions ne cessent d’ajouter des contraintes aux règlements, des dépenses aux débours, et des normes aux astreintes. Dans ces doléances, j’ai retrouvé les propos de l’essayiste et dramaturge allemand Hans Magnus Enzensberger dans le livre (…) « Le doux monstre de Bruxelles »*. Enzensberger y examine comment l’Union européenne dont le principe d’action devait être la subsidiarité**, est devenue la source sans réel contrôle de près de 80% des lois de chacun des pays qui la composent, et a fini par créer une bulle stérile dans laquelle Bruxelles élève une Europe à l’abri de la démocratie et de la réalité.

 

Il vaudrait mieux que les analyses du récent scrutin de créent pas à leur tour une autre bulle, dans laquelle des références paresseuses à l’histoire serviraient à s’épargner la connaissance et l’analyse de la réalité contemporaine.

 

Le ciel vous tienne en joie.

 

*Hans Magnus Enzensberger, « Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle», Editions Gallimard, 80 pages, ISBN-13: 978-2070134991

 

**Principe de subsidiarité : principe selon lequel la responsabilité d'une action publique, lorsqu'elle est nécessaire, doit être allouée à la plus petite entité capable de résoudre le problème d'elle-même.

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