L'Europe ou la honte d'être un homme

Publié le par lavendeeautrement

Introduire un billet sur l'Europe par le souvenir de Primo Levi, l'auteur inoubliable de Si c'est un homme, témoignage brut sur les camps de concentration nazis, c'est rappeler les racines les plus sensibles de l'Union.

 

On se rappelle les dernières lignes du Procès de Kafka : Josef K., citoyen innocent, tombé pour des raisons qui lui resteront toujours inconnues dans les filets d’une procédure judiciaire incompréhensible, a un tout dernier sentiment conscient : « C’était comme si la honte devait lui survivre. » Primo Levi en disait cela : « Cette dernière page coupe le souffle. [...] De quoi Josef K. doit-il avoir honte ? Il a honte de beaucoup de choses contradictoires […] mais je sens dans cette honte un autre élément que je connais : à la fin de son angoissant itinéraire, il éprouve de la honte parce que ce tribunal corrompu existe, qu’il pénètre tout ce qui l’environne […]. C’est finalement un tribunal humain, non divin ; il est fait d’hommes et par les hommes, et Josef, avec le couteau déjà planté dans le cœur, éprouve la honte d’être un homme. » (0)

 

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Economiser, c'est bien. Taper au cœur de la politique familiale pour le faire (15 milliards d'euros) pendant que le budget de la formation professionnelle (32 milliards) continue à alimenter les caisses syndicales, c'est moins bien.

 

L'Etat est donc puissant avec les faibles, selon la conclusion d'un économiste (1).

 

L'Europe n'est pas différente. L'épargne des chypriotes l'expérimente, ce que résume brutalement un journaliste: "De leur seule autorité, les responsables politiques peuvent donc décider de prendre de l’argent sur le compte en banque des particuliers. Pour parler simplement, il s’agit d’un vol, d’un racket, décidé sous le couvert de la loi et du désordre. Un vol qui peut se produire, selon les situations et le sentiment des nécessités, dans chacun des pays de la zone euro." (2)

 

Pendant que nos élus piquent leurs rustines de budgets dans les poches des petits épargnants, que font-ils pour se montrer vertueux, tout bon chef devant montrer l'exemple?

 

Les coûts administratifs de l'Union Européenne étaient de 8,3 milliards EUR en 2011, soit 5,7% du budget total de l'UE qui s'élevait à 126,5 milliards EUR. Les députés européens avaient une rémunération mensuelle de 7.956,87 EUR avant impôts et bénéficiaient d'une enveloppe mensuelle de 19.709 EUR pour rémunérer leurs assistants et couvrir d'autres frais. C'est cette enveloppe qu'ils ont augmentée de 1.500 EUR le 3 mars 2011 (3). Le 18 février 2009, toujours en pleine crise, les eurodéputés votaient le financement de la rénovation du centre de sport des eurodéputés incluant la construction d'une piscine : dix millions d'euros (4).

 

Ces gens-là n'ont aucun respect pour l'épargne des autres dont ils profitent en la prélevant, puis en la gaspillant, comme le montre l'exemple suivant. La politique agricole dispose d’environ 59 milliards d’euros. Au second rang l’on trouve, avec 49 milliards d’euros, l’aide aux régions, avec au total 455 programmes : selon la Cour des comptes (européenne), 36% de ces projets ont été subventionnés sur des bases fausses. CQFD.

 

On jongle avec les milliards. Ce qui doit surprendre les Espagnols, les Italiens, les Grecs, les Chypriotes et tous ceux dont les économies financent ce grand cirque. Peut-on leur en vouloir de se sentir volé, racketté, abusé? On dira que ceux qui dénoncent ce mal sont populistes, mais que sont alors les responsables de cette gabegie?

 

On opposera que l'Europe est cette belle construction qui a évité les guerres. Peut-être. Doit-on pour autant tout accepter? Certainement pas, car l'Europe n'est pas cette belle construction, elle est une hydre administrative. Explication :

 

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Hans Magnus Enzensberger publiait en 2011 Le doux monstre de Bruxelles ou l’Europe sous tutelle. Un petit tour dans l'Europe telle qu'elle est : une peinture des cauchemars de Kafka.

 

Comme toute religion, l'Europe a sa Bible...

 

L’ « acquis communautaire » est un monstrueux recueil de normes que jamais personne n’a lu. En 2004, il comptait déjà 85000 pages ; aujourd’hui il doit dépasser les 150 000. Dès l’année 2005, le Journal officiel de l’Union européenne pesait au total plus d’une tonne, autant qu’un jeune rhinocéros. On estime que 85% des lois n’émanent plus des Parlements, mais de Bruxelles. Il s’agit d’un recueil de règles édictées par l’UE d’environ 1 400 000 documents. S’il faut parler du coût de cet appareil réglementaire, les traitements et pensions si volontiers critiqués par les médias sont ce qui pèse le moins lourd. Là-dessus, un commissaire nommé Verheugen avait vendu la mèche. Il avait convenu que les règlements de l’UE pour l’économie européenne coûtaient quelque 600 milliards par an. Ce qui équivaut au PIB des Pays-Bas.

 

...car l'Europe, ce sont d'abord des règles.

Un reproche qu’on fait volontiers à « Bruxelles », c’est la tendance qu’a la Commission à se mêler de la vie quotidienne des Européens. Sa manie de tout réglementer a de quoi rendre fous beaucoup de citoyens, mais elle s’explique facilement.  Comme l’a remarqué un jour Robert Conquest, toute organisation bureaucratique se comporte comme si elle était dirigée par les agents secrets de ses adversaires. Cette forme d’auto-sabotage est déplorable mais ça n’a rien d’un hasard ; car chaque extension de ses compétences promet à l’institution davantage de pouvoir, davantage d’argent et davantage de créations de postes. Personne à ce jour n’a proposé de meilleure explication de beaucoup de décisions prises par nos mandataires européens.

 

Les innombrables exemples parlent un langage sans ambiguïté. Ainsi, celui qui travaille avec un marteau piqueur se voit prescrire des valeurs limites pour les « vibrations des mains, des bras et du corps entier. » Les prothèses dentaires n’échappent pas à des règles édictées par la Commission. Si un fromage a mûri dans la saumure, cela doit figurer sur l’emballage. Le cas des concombres est devenu célèbre : le règlement communautaire 1677/88 prescrivait que les cucurbitacées, si elles prétendaient être commercialisées dans la catégorie « extra », ne devaient pas présenter une courbure excédant une « hauteur maximale de l’arc : 10 mm pour 10 cm de longueur du concombre ». Il fallut attendre vingt ans avant que la Commission ne se déclare prête à les abroger, comme 25 autres des 36 règles qu’elle avait édictées concernant les haricots, les choux-fleurs et les melons. Le règlement 2396/2001 prescrivait que « les poireaux doivent présenter une coloration blanche à blanc verdâtre sur au moins un tiers de la longueur totale ou la moitié de la partie développée. Toutefois, pour les poireaux primeurs, la partie blanche à blanc verdâtre doit avoir au moins un quart de la longueur totale ou un tiers de la partie développée ».

Aussi bien, ce n’est pas la seule règle risquant d’être assouplie. D’autres dispositions remarquables sont menacées, comme le règlement concernant les bananes ou la norme de commercialisation des pommes. Quant aux prescriptions visant la taille minimale des préservatifs, dont « la longueur ne doit pas s’écarter de plus de 10 mm et la largeur de plus de 2 mmdes valeurs nominales », la Commission a fait preuve, sans doute après de longs tiraillements, d’un esprit conciliant. En tout cas, la longueur de 16 cm n’est plus obligatoire, elle est juste instamment recommandée. Les combats contre le fromage au lait cru et contre le cidre de Francfort, denrées alimentaires qui firent froncer les sourcils de l’institution, semblent même être définitivement perdus, ces rebelles de Français ayant élevé en la matière, et les Hessois de même, de tonitruantes protestations.

Un exemple du zèle de la Commission est offert par le « règlement (CE) n°244/2009 de la Commission du 18 mars 2009 mettant en œuvre la directive 2005/32/CE du Parlement européen et du Conseil en ce qui concerne les exigences relatives à l’écoconception des lampes à usage domestique non dirigées ». Ce règlement prescrit à tous les Européens, sur quatorze pages imprimées en petits caractères, l’éclairage dont ils doivent doter leurs locaux privés.

 

Ces règles sont prises grâce une fourmilière européenne composée d'agences.

Sur le même plan que les directions générales, on trouve une série d’offices et de services, mais ce sont surtout les beaucoup plus nombreuses agences communautaires exécutives qui sont répandues sur tout le continent. Leur nombre exact est difficile à déterminer, ne serait-ce que du fait qu’elles se multiplient d’année en année. Alors qu’il n’y en avait que deux en 1975, on en compte dès aujourd’hui au moins 36 : d’autres sont encore dans la phase de planification. Chaque agence a sa personnalité juridique propre et dispose des commissions et services auxiliaires qui en découlent. A sa tête se trouve chaque fois un conseil d’administration d’au moins seize membres. La plupart des agences, à vrai dire, ne se satisfont pas de cet effectif minimal. Le pompon a été décroché par la EU-OSHA, organisme qui s’occupe de la sécurité et de la protection sanitaire au travail. Elle n’emploie que 64 collaborateurs mais son conseil d’administration compte 84 membres.

 

Comment s'y prennent-elles? En niant la démocratie!

L’Union européenne peut se targuer d’exercer une forme de pouvoir qui n’a pas d’antécédent dans l’histoire. Son originalité consiste à procéder sans violence. Elle ne veut que notre bien. Comme un tuteur plein de bonté, elle se soucie de notre santé, de notre savoir-vivre et de notre morale. L’idée ne l’effleure pas que nous sachions ce qui est bon pour nous ; nous sommes à ses yeux bien trop désemparés et trop mineurs. C’est pourquoi il faut nous prendre en charge, de fond en comble, et nous rééduquer.

Nous fumons, nous mangeons trop gras et trop sucré, nous accrochons des crucifix dans les salles de classes, nous étendons notre linge à l’air libre, où il n’a rien à faire. Où irions-nous, si nous pouvions décider par nous-mêmes à qui louer notre appartement ? Est-il pensable qu’il existe des dissidents qui versent leurs retraites où bon leur semble, et qu’on prétendre introduire à Madrid ou à Helsinki une limitation de vitesse en contradiction avec la norme européenne ? N’est-il pas nécessaire que soient utilisés partout exactement les mêmes matériaux de construction, partout sans tenir compte du climat et de l’expérience ? Peut-on s’en remettre à chaque pays quant au fonctionnement de ses universités et de ses écoles ? Qui d’autre que la Commission ira décider de la forme des prothèses dentaires ou des cuvettes de toilettes en Europe ? N’aurait-on pas à redouter une désastreuse pagaille si ces questions étaient tranchées à Stockholm ou à Londres, au lieu de Bruxelles ? Où irions-nous si l’on en venait à ce que quelque élu local se permette d’inventer le cahier des charges des bus et des métros circulant dans la municipalité ? En aucun cas pareilles fantaisies ne sont tolérables. L’Union européenne sait tout mieux que nous.

Elle représente certes la tentative jusqu’ici la plus audacieuse, mais non la seule, pour tourner le dos à cette vieille invention européenne qu’est la démocratie.

 

Le Conseil européen recourt, faute de mieux, à une devise qui est chère également aux gouvernements nationaux : « Il n’y a pas d’alternative à ce que nous décidons. » Les marchés de capitaux ne se le sont pas fait dire deux fois. Ils se moquent du monde politique et parodient ce slogan par un acronyme : TINA, signifiant, There is no alternative.

Ce n’est pas pour rien que le mot alternativlos, « sans alternative », a été choisi en Allemagne comme Unwort, « mot monstrueux », de l’année 2010. Ce terme est une injure à la raison, car il équivaut à une interdiction de penser. Ce n’est pas un argument, c’est une annonce de capitulation.

 

Comme si les luttes constitutionnelles des XIXe  et XXe siècles n’avaient jamais eu lieu, le conseil des ministres et la Commission se sont mis d’accord dès la fondation de la Communauté européenne pour que la population n’ait pas son mot à dire sur leurs décisions. Que cette rechute dans des décisions antérieures aux Constitutions puisse se soigner en maquillant les choses, personne désormais ne le croit plus.

 

Ce déficit n’est donc rien de plus  qu’une formulation distinguée pour dire la mise sous tutelle politique des citoyens. L'exemple de Chypre le démontre.

 

Rappelons encore les dernières lignes du Procès de Kafka : Josef K., citoyen innocent, tombé pour des raisons qui lui resteront toujours inconnues dans les filets d’une procédure judiciaire incompréhensible, a un tout dernier sentiment conscient : « C’était comme si la honte devait lui survivre. »

 

  

(0) http://livre.fnac.com/a2892783/Tony-Judt-Retour-sur-le-XXeme-siecle

 

(1) http://www.laprospective.fr/dyn/francais/articles/articles/fig-etatpuissant.pdf

 

(2) http://www.rtl.fr/blog/aphatie/chypre-l-erreur-fatale-18-03-7759572940

  

(3) http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/monde/parlement-europeen-les-deputes-votent-une-augmentation-de-leur-budget-assistants-03-03-2011-1224866.php

 

(4) http://www.observatoiredeleurope.com/notreargent/9,3-millions-engloutis-dans-un-Spa-pour-eurocrates_a25.html 

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