L’invasion verticale des barbares

Publié le par lavendeeautrement

On ne peut pas tout lire, il faut parfois s'en remettre au filtre d'un autre. Parfois, il est même préférable de le faire. D'autant plus quand le livre est de ceux dont on dit qu'ils ont bouleversé la pensée. Ceux-là gênent, dérangent au point de susciter des émotions qui obscurcissent la raison. Ils dévoilent un horizon dont on ne soupçonnait pas qu'il puisse être.

 

"La Révolte des Masses" d'Ortega y Gasset est de ceux-là. Il nécessite l'expertise d'un plus érudit que nous car le livre a été rédigé en 1930, en des temps troubles dont l'époque a influencé l'auteur, et notre connaissance de celle-là n'est pas toujours suffisante pour saisir pleinement le sens de ses influences. Cette expertise est également nécessaire car l'ouvrage s'inscrit dans une pensée plus profonde et plus féconde qu'un seul ouvrage réduirait comme des œillères rétrécissent la vue.

 

Ce livre est, en plus de tout cela, troublant. Car, ainsi que le rapporte José Luis Goyena dans sa préface intitulée "La vie comme exigence de liberté" écrite à Paris le 19 juillet 2010, ce livre, "censé aider à comprendre le monde d’hier, ce livre est devenu celui de la compréhension du monde d’aujourd’hui." Ce livre est une sorte de testament prophétique sur ce que l'homme peut devenir de pire, même si le XXe siècle fut terrible, ainsi que le décrit la formule lapidaire d'Elias Canetti : " Ce devrait être un signe de décence pour un homme que d’être honteux d’avoir vécu au XXe siècle."

 

Ainsi, la préface de Goyena nous permet de comprendre ce qu'Ortega décrivait comme " l’émergence historique du type humain socialisé et primitif qui est l’homme-masse", à savoir: "l’invasion verticale des barbares".

« La nouvelle époque, écrit Ortega, commence par un prélude de cynisme triomphant. Il est probable que sous sa protection se produisent des invasions transitoires d’âmes fabuleusement archaïques, de types humains qui depuis longtemps étaient enfouis socialement. Par les trous que laissent les ‘phrases’ absentes, ils monteront au faisceau de la vie publique, constituant ce que Rathenau appelait une ‘invasion verticale des barbares’. »

 

Ortega se doit de commencer par un avertissement : « L’œuvre de l’intellectuel aspire, souvent en vain, à éclaircir un peu les choses, tandis que celle du politicien consiste surtout à les rendre un peu plus confuses. Etre de gauche ou être de droite, c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale […]. Et, pour augmenter cette confusion, aujourd’hui les droites promettent des révolutions et les gauches proposent des tyrannies. »

 

Goyena précise que "La Révolte des Masses" (RM) est une somme de réflexions où cohabitent une remarquable analyse de la relation entre masses et minorités, une critique culturelle, et une réflexion philosophique sur l’histoire, les hommes, la culture et la vie. Une prophétie sur le destin de l’Europe, et un appel à la création de son unité. Tout ceci sous l’œil vigilant d’une pensée directrice : celle de la liberté contre l’Etat, celle de l’individu contre le collectivisme. Et malgré la forte teneur politique que laisse soupçonner son titre, la RM n’est pas un livre politique.

 

Il ajoute que le fait concret analysé par Ortega y Gasset est, rappelons-le, « l’avènement des masses au plein pouvoir social – qu’on y voit un bien ou un mal » ; c’est pour lui « le plus important des faits qui soient survenus dans la vie publique de l’Europe actuelle ». Que les masses se soient appropriées du pouvoir, c’est un fait nouveau. Elles n’ont gouverné que pour de brèves périodes, dans des époques de convulsions sociales ou révolutionnaires. A l’exception de ces brefs moments, le pouvoir a toujours été exercé par une minorité. C’est un constat de toute époque et de tout lieu : toute forme collective, dès qu’elle essaie de mener à bien un projet, se divise en une minorité qui ordonne et une masse qui obéit. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est la relation entre la minorité et les masses. Celles-ci cessent d’obéir, et cherchent à inspirer, orienter, les minorités et à faire pression sur elles. Au point que celles-là finissent par disparaître. C’est une situation à laquelle donnèrent naissance les systèmes démocratiques du XIXe siècle.

 

Face à la relation entre une minorité qui disparaît et une masse toute puissante se dégagent deux types d’homme, deux psychologies : celle de l’homme-minorité et celle de l’homme-masse. Le premier a une forte exigence vis-à-vis de lui-même, il se veut un homme qui se confronte et aspire à la difficulté. Il tend vers sa perfection, tout en sachant qu’il ne pourra pas l’atteindre. Cela lui demande un gros effort sur lui-même, ainsi qu’une confrontation quasi permanente à ses doutes et à ses incertitudes. La minorité est formée d’êtres inventifs et créateurs, ce sont des fondateurs qui inaugurent ce qui n’existaient pas avant eux. En somme, c’est le type d’homme que nous appelons l’individu.  A l’opposé, il y a un homme-masse : un produit inerte et agglutiné, né de l’agglomération et de l’homogénéisation. C’est l’homme du commun, de la vulgarité et du radotage. Ortega définit la masse comme « l’ensemble de personnes non spécialement qualifiées » et ajoute qu’il faut donc « se garder d’entendre par masses les seules ‘masses ouvrières’ ; la masse, c’est l’homme moyen […], c’est l’homme en tant qu’il ne se différencie pas des autres hommes et n’est qu’une répétition du type générique ». Il se sent, il est, comme tout le monde et n’en éprouve aucune angoisse. Il est parfaitement à l’aise de se trouver identique aux autres. Il considère que ses critères sont les bons, et doivent être imposés aux autres.

 

La minorité n’est ni un aristocrate pur-sang, ni un riche bourgeois. L’homme de cette minorité appartient à une condition qui ne s’hérite ni ne s’achète ; son effort est une lutte pour se démarquer de la vulgarité dans laquelle sombre l’homme-masse, satisfait de son égalitarisme. Wilhelm Röpke, dans son livre "Au-delà de l’offre et de la demande" (2009), rend hommage à la RM : « La ‘massification’ est une désagrégation spirituelle et morale, la racine du mal, […] une victoire sur elle constitue la première condition de toute tentative de sauvetage de notre civilisation si gravement menacée… »

 

Une lecture hâtive, superficielle ou idéologique de la RM peut suggérer qu’il s’agit d’une opposition entre les masses ouvrières et les minorités remarquables. Mais en réalité, il s’agit d’un processus profond, inédit et ambivalent mis en lumière par l’histoire du XIXe et du XXe siècle. La démocratie libérale, l’expérimentation scientifique, l’industrialisation  et le niveau technique contemporain ont produit une ascension prodigieuse du niveau de vie. La multiplication et l’accès aux biens matériels bénéficient à ceux qui jadis constituaient le catalogue des misérables et des dépossédés. Ce fut l’un des aspects majeurs et positifs et en même temps un facteur déterminant de l’irruption des masses.

 

Cette masse mondialement triomphante a produit un type d’homme différent de tous les hommes du passé. Lorsqu’autrefois la vie signifiait insécurité, privations et limitations, celle de l’homme-masse (comprendre celle de l’homme de notre temps) se caractérise par un sentiment de sécurité et d’abondance. Il construit sa vie avec le sentiment profond qu’il jouira dans une croissance illimité de ce dont il aura hérité. Les traits psychologiques qui le composent sont ceux de l’enfant gâté, c’est-à-dire « la libre expansion de ses désirs vitaux […] et son ingratitude foncière envers tout ce qui a rendu possible la facilité de son existence ». Et Ortega rappelle que « gâter, c’est ne pas limiter le désir, c’est donner à un être l’impression que tout lui est permis, qu’il n’est tenu à aucune obligation. La créature soumise à ce régime ne fait pas l’expérience de ses propres limites. »

 

On rencontre deux exemples et représentatifs de l’homme-masse : le « señorito satisfait » (enfant gâté, fils de bonne famille, héritier privilégié) et l’homme de science actuel.

Le premier « sait que certaines choses ne peuvent pas être, et que malgré sa conviction et pour cette raison peut-être, il fait semblant, par ses paroles et par ses actes, d’être convaincu du contraire […]. Il joue à la tragédie parce qu’il croit que la tragédie effective n’est pas vraisemblable dans le monde civilisé […]. La tromperie générale et multiple souffle en rafale sur le terroir européen. Presque toutes les positions que l’on prend ostensiblement sont intérieurement fausses. »

L’autre extrême est l’homme de science. Ce n’est nullement un ignorant, il « connaît très bien sa petite portion d’univers ». Ortega le qualifie de « barbare spécialiste » car c’est un sage ignorant cultivant un savoir minuscule et spécialisé, se désintéressant de tout ce qui échappe à son domaine de recherche. « Cela signifie que c’est un monsieur qui se comportera dans toutes les questions qu’il ignore, non comme un ignorant, mais avec toute la pédanterie de quelqu’un qui, dans son domaine spécial, est un savant. » Jean-François Revel rapporte dans ses Mémoires un exemple typique à la page 179: « Le 23 mars 1994, je venais d’assister à la leçon inaugurale d’Etienne Baulieu au Collège de France. (…) Le soir, Etienne réunit au Ritz une quarantaine de personnalités (…). On m’avait placé à une table anglophone, en compagnie de chercheurs américains (…). L’un de ces biologistes, illustre par ses travaux, (…) me demanda quelle était ma définition du totalitarisme. Occupé à savourer un honorable tartare de saumon (…) je répondis avec laconisme. Je me bornai à citer les trois conditions constitutives du système totalitaire telles que les formule Youri Orlov dans un texte de référence, écrit en 1975. Ce sont les suivantes : monopolisation globale de l’initiative économique ; monopolisation globale de l’initiative politique ; monopolisation globale de l’initiative culturelle – avec création corrélative d’un appareil de répression dans les trois domaines. (…) Ce qu’ayant ouï, le biologiste, la fourchette suspendue, me demanda quel était le pays dont, selon moi, le régime actuel correspondait le mieux à cette définition. Après la décomposition de l’Union soviétique, répondis-je, et à part quelques fossiles comme la Corée du nord et Cuba, il ne reste, comme pays importants qui soient encore totalitaires, que le Viêtnam et la Chine. (…) Apitoyé par mon ingénuité, le biologiste américain, après avoir à plusieurs reprises promené sa tête négativement de gauche à droite, laissa tomber ces paroles impérissables : « Non. Il subsiste un seul pays totalitaire aujourd’hui dans le monde, ce sont les Etats-Unis. » (…) La fréquence de cette coexistence de l’intelligence particulière et de l’aveuglement général, néanmoins, chez les spécialistes, démontre qu’une raison de survivre existe pour la réflexion philosophique et la pensée polyvalente. »

 

L’anomalie qu’Ortega voit dans ces deux exemples, c’est l’ingratitude. C’est-à-dire le mépris, l’ignorance, l’oubli du passé historique, passé auquel ils doivent tout ce qu’ils ont. Bref, ce sont des hommes qui n’ont pas d’histoire : des barbares. Ils adoptent les attitudes de l’homme primitif : ils croient que la civilisation est là, comme un don ou un cadeau.

 

Dans No ser hombre de partido (« Ne pas être homme de parti »), Ortega prend la défense de ceux qui se situent au-dessus de la mêlée, tout en ironisant vis-à-vis des hommes de parti. « Ce sont des gens, écrit-il, qui n’ont jamais pensé par eux-mêmes à quoi que ce soit. Ils ont trouvé un parti tout fait qui passait devant eux, et l’ont pris, comme on prend un autobus. Ils l’ont pris afin de ne pas marcher avec leurs propres jambes… » C’est-à-dire pour ne pas accepter la difficulté de penser avec leurs propres pensées.

 

La première partie de la RM se termine par un chapitre détonant : Le plus grand danger, l’Etat. « Voilà le plus grand danger qui menace aujourd’hui la civilisation ; l’étatisation de la vie, l’ « interventionnisme » de l’Etat, l’absorption de toute spontanéité sociale par l’Etat ; c’est-à-dire l’annulation de la spontanéité historique qui, en définitive, soutient, nourrit et entraîne les destins humains. » Et cet étatisme cancérigène va de pair avec les masses, car il est « la forme supérieure que prennent la violence et l’action directe constituées en normes. Derrière l’Etat, machine anonyme, et par son entremise, ce sont les masses qui agissent elles-mêmes. » En accord avec la pensée libérale d’Ortega, J.-F. Revel signalait que, pour tout libéral, le but est de rejeter non l’Etat mais l’étatisme. C’est-à-dire « la maladie qui rend l’Etat incapable de remplir sa fonction parce qu’il veut assumer les tâches qui appartiennent à la société et aux individus. »

 

Dans la première partie de la RM, Ortega a annoncé prophétiquement comment les masses, proclamant leur indépendance face aux minorités – qui jusqu’alors les avaient dirigées –, imposèrent leur prédominance dans tous les domaines. Qui commande dans le monde ? est la question cruciale qui inaugure la deuxième partie. A quatre-vingt ans de distance, ses pronostics se confirment et même s’aggravent. La démoralisation de l’Europe peut se traduire aujourd’hui par ce colossal sentiment dépressif, où l’individu s’efface au profit de l’homme-masse qui, dans une régression aboulique (aboulie : trouble mental caractérisé par l’affaiblissement de la volonté, entraînant une inhibition de l’activité physique et intellectuelle), attend tout de l’Etat. Incapable de se sacrifier pour quelque chose, d’avoir un but, une mission ou de s’accomplir dans sa propre vie, l’homme-masse s’attache à ce qui est vague et imprécis, provisoire et immédiat : il vide sa vie de toute sa substance : « L’encanaillement, proclame Ortega, n’est rien d’autre que l’acceptation… »

 

C’est avec scepticisme qu’Ortega constate : « La situation  est bien plus dangereuse qu’on ne le pense généralement. Les années passent et l’on court le risque que l’Européen ne s’habitue à ce ton mineur d’existence qu’il traîne maintenant ; il risque de s’accoutumer à ne pas commander, à ne pas se commander. Et dans un tel cas, toutes ses vertus et ses capacités supérieures se volatiliseraient. » L’absence d’imagination et l’incapacité (ou la crainte) de penser ont mené l’Europe à sa propre destruction. Les destinataires de ce message continuent encore aujourd’hui à développer cette cécité doublée de surdité.

 

Le dernier chapitre « débouche sur la vraie question… l’Europe est restée sans morale », car l’homme-masse n’a pas de morale, il est toujours soumis à des instances supérieures. Il ne représente pas une « autre civilisation luttant contre l’ancienne, mais une pure négation, qui cache un parasitisme effectif. L’homme-masse est encore en train de vivre, précisément de ce qu’il nie, et de ce que les autres construisirent et accumulèrent. » Cela devient pour Ortega une réponse qui, dans les dernières lignes de la RM se double d’une nouvelle question : de quelles insuffisances radicales profondes la culture européenne souffre-t-elle ? Il nous avertit qu’il serait vain de restreindre ce thème essentiel à un seul livre, car il exige tout un développement  de la doctrine de la vie humaine.

 

José Lasaga Medina souligne un moment (avoir prévu l’explosion qui mena à la guerre d’Espagne) de la vie d’Ortega par des mots pleins de justesse : « La lucidité est fondamentalement incompatible avec l’espoir ».

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nadau 09/02/2013 18:58

l'évolution humaine se fait vers la facilité et la fainéantise. Se donner des repères, des buts, des défis: c'est penser librement, c'est faire un effort: rester face à soi même. Combien aiment le
silence et la réflexion qu'il permet? Combien ont profité des leçons de l'école, et quelles sont ces leçons? Sont elle destinées à faire émerger un Homme? ou un Homme masse...? Eloge de la
facilité? de la fuite? de la médiocrité?