La biologie, avenir de l'intérêt de l'enfant?

Publié le par lavendeeautrement

La mise en relation de trois extraits d’autant d’articles fécondera peut-être votre réflexion autant qu’elle l’a fait pour moi.

 

Le premier clame l’intérêt supérieur de l’enfant : « protéger les enfants, tout le monde est pour » expliquait un journaliste français commentant la controverse actuelle liée au mariage. S’est ajouté un deuxième extrait, décrivant ce que les anglo-saxons appellent le syndrome ADHD (Attention Deficit Hyperactivity Disorder), un trouble psychiatrique et neurocomportemental caractérisé par un problème de concentration qui s’accompagne parfois d’hyperactivité. Ce trouble se soigne à renfort de prescriptions d’Adderall, de Concerta, de Ritalin. Le dernier extrait explique que le comportement de condamnés à la prison peut être contrôlé en prescrivant ces produits ; une étude suédoise concluait en 2010 que l’usage du Ritalin pouvait réduire les comportements criminels à hauteur d’un tiers.

 

La consommation de ces médicaments augmente, leur prescription à des enfants, des adolescents, de jeunes adultes se multiplie pour palier des comportements jugés inappropriés et pour leur permettre d’être plus efficaces à l’école.

 

M. Rocafort, père d’enfants de neuf, dix et douze ans qui ont été mis sous traitement avec de l’Adderall, témoignait : « S’ils se sentent positifs, heureux, qu’ils socialisent davantage, et que la médication les aide, pourquoi les en priveriez-vous ? Pourquoi ? » (New York Times, 9 octobre 2012, Attention Disorder or Not, Pills to Help in School).

 

Le sujet n’est pas neuf. Ainsi, la littérature spécialisée qui a fleuri depuis des années a multiplié les titres évocateurs : L'enfant agité et distrait (Paris, Expansion Scientifique Française, 1996) ; Mon cerveau a besoin de lunettes : vivre avec l'hyperactivité (livre pour l'enfant, Éditions Académie Impact, 2004) ; Même pas grave L'échec scolaire ça se soigne (JC Lattès, 2006) ; Comprendre et prévenir les échecs scolaires (Éditions Odile Jacob, 2007, Paris) ; Comment aider mon enfant hyperactif ? (Paris, Odile Jacob, 2007) ; 100 idées pour mieux gérer les troubles de l'attention (Paris, Tom Pousse, 2011).

 

En outre, ce syndrome est de plus en plus répandu dans la population américaine. Environ 9.5% des Américains âgés de 4 à 17 ans furent diagnostiqués en 2007, soit 5.4 millions d’enfants, selon le Centre pour la prévention et le contrôle des maladies (Centers for Disease Control and Prevention).

 

Néanmoins, certains spécialistes s’inquiètent du fait que le diagnostic - et donc la médicamentation associée - soit réalisé avec trop d’empressement ou sans tenir compte de la prudence qui sied à un manque d’unanimité sur le sujet. Surtout ils s’inquiètent de l’exclusion de toute thérapie alternative et non médicamenteuse. On ne peut se défaire de cette impression qu’un trouble du comportement se développe dès qu’on l’a nommé et qu’il se répand alors plus vite qu’une rumeur. D’ailleurs, une étude de 2010 du Journal of Attention Disorders (Revue des troubles du comportement) révélait que 20% des médecins interrogés ont fait leur diagnostic sans suivre de protocole mais seulement en suivant leur instinct.

 

La réussite scolaire alimente l’inquiétude des parents qui, comme M. Rocafort, se rassurent par des aides pharmaceutiques. Il faut réussir coûte que coûte à n’importe quel prix. L’échec scolaire est à combattre. Rien de mal, au contraire, c’est sûr. Pourtant, un médecin interrogé par le NY Times laissait tomber : « Nous avons décidé en tant que société qu’il était trop coûteux de modifier l’environnement de l’enfant. Alors nous avons décidé de modifier l’enfant. » Ainsi la médicamentation devient le moyen le plus fiable et le plus pratique pour reprendre la route du succès.

 

Pourquoi le succès scolaire est-il l’objet de tant d’angoisses ?

 

L’éducation, en définitive, ne s’intéresse qu’à un organe du corps (le cerveau) et snobe les autres. Paradoxe incroyable quand les régimes et autres soins de beauté s’imposent partout. La raison en remonte au XIXème siècle : les systèmes éducatifs n’existaient pas avant. Ils ont été créés pour répondre aux besoins de l’industrialisation. La hiérarchisation qui présidait à l’établissement de ces systèmes était basée sur deux idées. La première : le système est important pour fournir des travailleurs ; qui ne s’est pas entendu dire de ne pas se concentrer sur telle ou telle matière car elle ne permettrait pas d’avoir un emploi. La deuxième est la reproduction d’une façon d’être car il faut coller à un académisme qui rejette toute autre forme d’intelligence, contraignant ainsi à imposer l’idée saugrenue et fausse qu’il n’existe qu’une façon d’être, une forme de succès, une forme d’intelligence, une seule forme de vie.

 

Mais l’inquiétude, si légitime soit-elle, ne devrait-elle pas également être confrontée aux conséquences de produits à effets secondaires plus ou moins connus ? De l’hypertension artérielle, des troubles de la croissance et, dans de rares cas, des épisodes psychotiques ont été constatés. La Drug Enforcement Administration (service de police fédéral américain dépendant du Département de la Justice des Etats-Unis chargé de la mise en application de la loi sur les stupéfiants) a classé ces produits en ‘Schedule II’ en raison de leur forte addiction. Par ailleurs, leurs effets à long terme sont mal connus. Faut-il davantage traiter des condamnés à la prison avec la même désinvolture chimique que l’on traite des élèves, à peine adolescents, sous le prétexte que leur comportement déplaît : l’hyperactivité n’est pas violence. Où est le danger qu’il faut contrôler par des produits pharmaceutiques ?

 

Le fils de M. Rocafort, Quintn, à qui l’on demandait la raison pour laquelle il prenait de l’Adderall, expliquait que cela l’aidait à « se concentrer sur son travail scolaire, à écouter son père et sa mère, et à ne pas faire ce qu’il avait l’habitude de faire en classe et à ne pas enrager ses professeurs. » Les trois enfants des Rocafort n’ont pas été diagnostiqués avec le syndrome ADHD comme l’ont reconnu leurs parents. Mais, « s’ils se sentent mieux, pourquoi pas ? » Quitn dut cependant être hospitalisé dans l’unité psychiatrique locale pour des troubles rares liés aux effets secondaires de l’Adderall : il voyait des gens, entendait des voix et admit avoir des pulsions suicidaires.

 

Le docteur William Graf, pédiatre et spécialiste de neurologie infantile, expliquait que « l’on ignore l’effet de ces produits sur le développement biologique du cerveau. » Le docteur Anderson relayait le message d’une école qui disait qu’ « on ferait autrement si il y avait une autre idée, mais les autres idées coûtent de l’argent et des ressources qu’économisent la prescription des médicaments. »

 

Lors d’une conférence donnée en février 2006 pour TED, Sir Ken Robinson, spécialiste de l’enseignement, rapportait une conversation qu’il avait eue avec Gillian Lynne. Elle est sans doute la plus célèbre chorégraphe britannique du XXe siècle. Après avoir été formée par le Ballet Royal d’Angleterre, elle a créé sa compagnie de danse et détient le record du spectacle qui a tenu le plus longtemps l’affiche à Broadway. Elle a confié qu’on la disait sans espoir à l’école. Dans les années 1930 (elle a aujourd’hui 86 ans), le directeur de son école avait même écrit à ses parents qu’elle avait un problème de concentration, qu’elle ne pouvait pas apprendre comme les autres, qu’elle était turbulente, ne tenait pas en place. Sir Robinson précise alors qu’aujourd’hui on la diagnostiquerait avec l’ADHD, ce syndrome de l’hyperactivité. Mais dans les années 1930, il n’avait pas encore été inventé : il n’était pas disponible. Les gens ne savaient pas qu’ils pouvaient en souffrir. Elle dut accompagner sa mère pour consulter un spécialiste et résoudre sa déficience qui gênait les autres élèves. Le spécialiste, ayant écouté sa mère, dit à Gillian qu’il devait discuter en privé avec sa mère et qu’ils allaient la laisser seule un moment. Avant de quitter la pièce, le spécialiste alluma la radio posée sur son bureau. Une fois sortis, il dit à la mère de regarder sa fille à travers la vitre qui ajourait la porte du bureau. La minute suivante, Gillian se rappelle s’être trouvée sur ses pieds, s’agitant au rythme de la musique que diffusait la radio. Le spécialiste se tourna vers sa mère et lui dit, « Votre fille n’est pas malade, c’est une danseuse. Inscrivez-là à un cours de danse. » La mère s’exécuta. Gillian raconta combien merveilleux ce moment fut pour elle. Elle se retrouva alors dans une pièce remplie de gens comme elle, qui ne pouvaient pas s’asseoir sans bouger, des gens qui devaient bouger pour penser. Sa carrière fut des plus riches, elle donna du plaisir à des millions d’autres et Gillian devint multimillionnaire. Un autre l’aurait médicamentée et dit de se calmer.

 

L’école a évolué : c’est un truisme que les exemples suivants éclairent. Simon Leys, dans un essai consacré à Balzac, écrivait que « les brutalités de la vie d’internat peuvent mutiler à jamais les sensibilités délicates ; parfois aussi, elles forgent un génie. Abruti de chagrin et de terreur, le petit Balzac tomba dans une sorte de stupeur ; ses maîtres, incapable d’extraire de sa léthargie la moindre réaction intelligente, le bombardèrent de punitions. La peine de détention, en particulier, consistait à enfermer l’enfant pendant des heures, parfois même pendant des jours, dans une sorte de cachot ; le petit Balzac finit par passer jusqu’à quatre jours par semaine dans les ténèbres et la solitude des prisons du collège. » Quant à Philippe Erlanger, dans sa biographie du cardinal de Richelieu, il détaille la vie au Collège de Navarre : « Levé à quatre heures du matin, l’étudiant travaillait jusqu’à huit heures du soir avec les seuls répits de deux récréations et d’une messe. Les jours de fête se passaient en dévotions. Peu de chauffage, peu de nourriture et fort mauvaise. Le menu des petits se composait souvent d’un demi-hareng et d’un œuf ; celui des grands d’un tiers de pinte de vin, d’un trentième d’une livre de beurre, d’un plat de légumes sans viande, d’un hareng et d’un morceau de fromage. A la faim et au froid s’ajoutait une discipline barbare. ‘Vous n’y oyez, avait écrit Montaigne, que cris d’enfants suppliciés et de maîtres enivrés en leur colère, les guidant d’une trogne effroyable, les mains armées de fouets.’ » Et, plus proche de nous, le professeur au Collège de France Antoine Compagnon rappelait en 2010 aux élèves du Prytanée militaire de La Flèche son expérience de ce collège en 1965 : « Nous dormions dans des dortoirs énormes - là-haut, en maths élém, au-dessus de la cour de la crédence, nous étions cent, cent- vingt   dans des lits superposés ; à Gallieni, nous nous lavions une fois par semaine sous une douche collective, dans un baraquement où nous nous rendions au pas cadencé ; nos lavabos n'avaient qu'un robinet d'eau froide. Tout a changé : vous êtes propres ; nous étions sales. »

 

Nous voulons renoncer à des comportements supposés et donc à des formes de vie sous prétexte qu’ils nous ennuient ou qu’ils contrarient des ambitions imposées par un cadre : l’hyperactivité est gênante pour ceux qui ne seront pas danseurs, d’ailleurs la société n’en aura pas besoin en grand nombre, alors... Et nous le faisons avec le risque de déstabiliser le fonctionnement neurocérébral d’une partie de notre jeunesse.

 

Quelles alternatives existent-elles ? Le docteur William M. Bukowski, professeur de psychologie à l’Université Concordia de Montréal a  publié dans le journal ‘Development and Psychopathology’ une étude : « The snowball effect: Friendship moderates escalations in depressed affect among avoidant and excluded children » (octobre 2010). Il y démontre que « les écoles promeuvent naturellement la performance académique, mais que l’amitié est une valeur importante sur laquelle elles devraient se pencher davantage. » Son étude explique que l’amitié est un facteur primordial de l’équilibre psychologique humain. Ce que la sagesse populaire appelle la satisfaction de l’instinct grégaire.

 

Au lieu de s’en remettre à des arrangements biologiques pour pallier les tracas que l’école semble nous imposer, il serait peut-être bon de méditer la description de la dette qu’Antoine Compagnon disait avoir envers l’école : « [Une de mes dettes envers l’école], c'est la discipline, la discipline de travail. Ça a l'air idiot dit comme ça, surtout un jour de fête de Trime, quand vous ne pensez qu'aux vacances. Mais je ne songe pas à la discipline qui nous était imposée du dehors, plutôt à celle qu'il fallait s'imposer à soi-même pour conquérir sa liberté, pour devenir maître de soi. Au Prytanée, j'ai connu des potasseurs et des bulleurs. Les uns et les autres étaient des abrutis, les victimes d'un ordre par   rapport auquel, en s'y pliant ou le fuyant, ils se montraient incapables de distance, d'indépendance, du  moindre loisir. Le loisir, c'est le temps non pas de l'oisiveté mais de la solitude, de la retraite indispensable, périodiquement, pour prendre la mesure de soi-même. Pourtant, entre ceux qui s'abrutissaient de travail, chiadaient comme des bornes, et ceux qui coinçaient éternellement la bulle, il y avait moyen d'atteindre un certain équilibre à la condition de se donner à soi-même le rythme de   sa vie. Quand je dis que j'ai appris la discipline, je veux donc dire que j'ai appris aussi à ne pas travailler, à respecter cette marge de liberté, de vie intérieure sans laquelle nous ne devenons pas   nous-mêmes. Il m'importe - ici, c'est le professeur de littérature qui parle - de vous rappeler à votre devoir de loisir studieux, de retraite, de lecture : ne renoncez jamais au temps de lire, de lire des   livres dans lesquels vous apprendrez à vivre. »

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