La bonté les yeux fermés

Publié le par lavendeeautrement

Après avoir relu quelques romans et essais, j’ai pensé intéressant de proposer à ceux qui me font la faveur de me lire, de traverser trois extraits de mes lectures. Par ici je vous prie :

 

Lu Xun (1881-1936), peut-être un des plus grands penseurs chinois du XXe siècle, a tenu un propos célèbre : « John Stuart Mill a dit que la dictature rendait les hommes cyniques. Il ne se doutait pas qu’il y aurait des républiques pour les rendre muets. » En 2010, les manuels scolaires chinois étaient vidés de son œuvre.

 

En 1972, Nadejda Mandelstam décrivait dans Contre tout espoir (Paris, Gallimard) l’impact psychologique et moral du stalinisme sur l’humanité russe, description qui, selon Simon Leys, pourrait peut-être s’appliquer à la Chine maoïste :

 

« Autrefois les braves gens étaient nombreux. Et même ceux qui ne l’étaient pas, faisaient semblant de l’être, car c’était l’usage. De là provenaient l’hypocrisie et la fausseté, ces grands vices du passé, dénoncés par le réalisme critique du XIXe siècle. Le résultat de cette dénonciation fut inattendu : les braves gens disparurent. La bonté n’est pas uniquement une qualité innée : il faut la cultiver, et on ne le fait que si la nécessité s’en fait sentir. Pour nous, la bonté était une qualité démodée, disparue, et un brave homme s’apparentait à la famille des mammouths. Tout ce que nous enseignait notre époque – la collectivisation, la lutte de classes, les dénonciations, la recherche du motif caché de chaque acte –, tout cela favorisait le développement de toutes les qualités, hormis la bonté. Il fallait chercher la bonté et la bonhomie dans des endroits perdus, inaccessibles à l’appel du temps. Seuls des individus passifs avaient pu conserver ces qualités, héritées de leurs ancêtres : notre époque nous enseignait tout autre chose. L’humanisme à rebours se manifestait partout et en tout. »

 

Peut-être touchons-nous du doigt une des raisons des incivilités, des violences quotidiennes et du regret de ce que ma grand-mère appelait être bien éduqué.

 

L’apathie générale dont on ne sait pas trop comment de débarrasser fut magnifiquement décrite dans 1984 par George Orwell dans cet extrait :

« … Julia était par certains côtés beaucoup plus fine que Winston et beaucoup moins perméable à la propagande du Parti […]. Mais elle ne mettait en question les enseignements du Parti, que lorsqu’ils touchaient de quelque façon à sa propre vie. Elle était souvent prête à accepter le mythe officiel, simplement parce que la différence entre la vérité et le mensonge ne lui semblait pas importante. Elle croyait, par exemple, l’ayant appris à l’école, que le Parti avait inventé les aéroplanes […]. Et quand Winston lui dit que les aéroplanes existaient avant qu’il fût né et longtemps avant la Révolution, elle trouva le fait sans intérêt aucun […], elle ne prêtait pas le moindre intérêt aux ramifications de la doctrine du Parti. Quand il se mettait à parler des principes du l’Angsoc, de la double pensée, de la mutabilité du passé, de la négation de la réalité subjective, et qu’il employait des mots novlangue, elle était ennuyée et confuse et disait qu’elle n’avait jamais fait attention à ces choses. On savait que tout cela n’était que balivernes, alors pourquoi s’en préoccuper ? Elle savait à quel moment applaudir, à quel moment pousser des huées, et c’est tout ce qu’il était nécessaire de savoir. Quand il persistait à parler sur de tels sujets, elle avait la déconcertante habitude de s’endormir. Elle était de ces gens qui peuvent s’endormir à n’importe quelle heure et dans n’importe quelle position. En causant avec elle, Winston se rendit compte à quel point il était facile de présenter l’apparence de l’orthodoxie sans avoir la moindre notion de ce que signifiait l’orthodoxie. Dans un sens, c’est sur les gens incapables de la comprendre que la vision du monde qu’avait le Parti s’imposait avec le plus de succès. On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu’ils ne saisissaient jamais entièrement l’énormité de ce qui leur était demandé et n’étaient pas suffisamment intéressés par les événements publics pour remarquer ce qui se passait. Par manque de compréhension, ils restaient sains. Ils avalaient simplement tout, et ce qu’ils avalaient ne leur faisait aucun mal, car cela ne laissait en eux aucun résidu, exactement comme un grain de blé qui passe dans le corps sans être digéré. »

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