La conspiration des médiocres

Publié le par lavendeeautrement

Quand on se pose la question de savoir si, pendant une période difficile pour le pays où l'on vit, on rejoindrait le parti de ceux qui décident de résister à la difficulté, un frisson d'héroïsme ou le spasme de l'évidence répond à l'interrogation. Cependant, en constatant qu'en Tunisie l'immolation d'un homme déclenche une suite de révolutions alors qu'en France l'immolation de trois hommes ne soulève pas l'indignation dont se gargarise le pays entier, on réalise, finalement, qu'on n'a même plus le courage de la honte.

 

Ce "on", c'est une foule de forces en action, disparate mais tendue vers le maintien, le développement ou la réalisation de conforts particuliers.

 

C'est ainsi que l'avertissement que lançait l'écrivain G.K. Chesterton en 1926 pourrait être lancé en 2013. Il écrivait qu' "il y a des forces destructives dans notre société, qui ne sont rien d'autre que destructives, car elles ne cherchent pas à modifier l'état des choses, mais à l'annihiler, en se basant sur une anarchie interne qui rejette toutes les distinctions morales (...). A présent, le criminel le plus dangereux est le philosophe moderne qui ne connaît plus aucune loi. L'ennemi n'émane pas des masses populaires, il se recrute parmi les gens éduqués et aisés, qui allient intellectualisme et ignorance, et sont soutenus en chemin par le culte que la faiblesse rend à la force. Plus spécifiquement, il est certain que les milieux scientifiques et artistiques sont silencieusement unis dans une croisade dirigée contre la famille et l'Etat."

 

Ce "on" parade sans scrupule dans les palais de la République. Ils s'avancent comme des gens importants, ils jouissent avec une immunité écœurante de privilèges dont les résultats de leurs actions et de leurs comportements devraient les priver. Représentant une noblesse à cocarde et écharpe tricolore, ils refusent de produire jusqu'à l'effort symbolique qui redonnerait courage, sinon confiance, à ceux qui en ont besoin. La nuit du 4 août 1789 n'a pas été l'abolition des privilèges de la noblesse, elle n'a été qu'un transfert.

 

"La Connaissance Inutile" de Jean-François Revel tente d'expliquer le paradoxe d'un monde où l'information est à portée de main, c'est-à-dire d'un monde où les décideurs n'ont jamais travaillé dans de meilleures conditions, mais sans que notre situation en soit améliorée. La phrase d'introduction de cet ouvrage indispensable est sans appel: "La première de toutes les forces qui mènent le monde est le mensonge". Prenons un exemple récent. Le 19 février 2012, lors de son premier meeting de campagne à Marseille, le candidat Nicolas Sarkozy promettait de réduire de 10 à 15% le nombre des députés. Comme président, il avait ouvert les circonscriptions des élus de l'étranger : onze sièges supplémentaires par une réforme de la Constitution en 2008. Cette décision fut prise malgré les recommandations de la commission Balladur qui jugeait que les douze sénateurs élus par les expatriés s'acquittaient de leurs tâches. Récemment, deux élues - PS - de ces circonscriptions nouvelles ont eu leur élection invalidée et ont été sanctionnées d'inéligibilité pendant un an. Dans la première circonscription, l'Amérique du nord, l'abstention s'élevait à 86.63%, dans la seconde regroupant l'Italie, la Grèce et Israël, elle était de 79.60%. Sur les onze circonscriptions, l'abstention moyenne atteignait 79.27%.

 

L'écrivain irlandais C.S. Lewis (1898-1963) a décrit ce que nous sommes en train d'oublier, de mélanger et de confondre à cause de "on". "L'exigence d'égalité a deux sources ; la première est la plus noble, la seconde la plus vile de toutes les émotions humaines. La source noble est le désir de justice, l'autre est la haine de toute supériorité. [...] L'égalité (en dehors des mathématiques) est une notion purement sociale. Elle ne concerne l'homme qu'en tant qu'animal politique et économique. Elle n'a pas de place dans le monde de l'esprit. La beauté n'est pas démocratique, la vertu n'est pas démocratique, la vérité n'est pas démocratique. La démocratie politique est condamnée si elle s'efforce d'étendre l'exigence d'égalité à ces sphères plus élevées. La démocratie éthique, intellectuelle ou esthétique est quelque chose de fatal. Une éducation vraiment démocratique - c'est-à-dire une éducation qui saura préserver la démocratie - doit être dans sa sphère propre, implacablement aristocratique, audacieusement élitiste. [...] La démocratie exige que de petites personnages puissent ne pas prendre les grands hommes trop au sérieux, mais elle meurt quand elle est pleine de petits personnages qui se prennent pour des grands hommes."

 

Les conséquences de l'incompétence de "on" sont dramatiques. Aujourd'hui, 500.000 Français n'ont pas de travail depuis plus de trois ans, trois millions d'hommes et de femmes sont, faute d'emploi, mis au ban de la vie sociale ; trois d'entre eux ont trouvé l'épreuve si insupportable qu'ils se sont brûlés à mort. Ils l'ont fait en public, espérant peut-être faire le "buzz" comme on dit, et que leur sacrifice réveille nos consciences. Mais aucun relais n'a été proportionnel à leur désespoir sur Internet, soit disant le lieu de la liberté et de l'indignation, aucun tweet d'alarme, à peine le toussotement gêné de quelques journalistes : la mort de la femme d'un athlète sud-africain a été jugée meilleure nourriture pour nos morales et leur besoin d'émotion. Quant à notre angoisse, elle se concentre sur les éliminations des participants aux jeux télévisés. Les trois brûlés ne seront pas décorés, personne dans les palais de la République n'a reçu les syndicats de chômeurs (y en a pas! je plaisante, comme le président de la République). Auraient-ils pu, au moins, ces "ils" et ces "on", recevoir leurs familles pour s'excuser de n'avoir pas gagné la guerre contre la crise qu'ils ont laissée se répandre (quand ils ne l'ont pas niée)? Ils ne sont pas morts pour la France, ils sont morts à cause d'elle, peut-être... Les responsables des suicides à France Télécom ont été traqués, désignés, mais les suicidés de Pôle Emploi n'ont pas eu le support d'une centrale syndicale pour réclamer réparation, ils n'ont pas eu la plume téméraire d'un intellectuel pour les regretter, ils n'ont pas eu les larmes d'une association de solidarité pour contenir la peine de leur famille, ils ont eu droit à un petit défilé d'élus timides, Premier ministre en tête, murmurant leur irresponsabilité.

 

Les gens éduqués que mentionne Chesterton, l'éducation nationale en regorge. Mais il ne faut rien leur reprocher, jamais, la forteresse du savoir n'abrite que des sages, des dévoués, des humanistes. A renfort de grèves et de défilés, en multipliant les pleurnicheries sur leur sort répandues avec complaisance par la presse,  ils feraient presque oublier qu’ils ne méritent pas toujours les éloges qu’ils s’auto décernent. Jean-Baptiste Alméras, directeur d'une grande librairie parisienne pendant vingt ans, a récemment publié "Mon enfance vue par l'éducation nationale". Selon les enseignants, ces artistes de la pédagogie, - la somme publiée des encouragements de ces bulletins le démontre - il était " un futur homme sans avenir". Quand à moi, le professeur principal que j’ai eu en classe de seconde n’a pas cillé en annonçant au gamin de 14 ans que j’étais, en me regardant courageusement dans les yeux, auréolé du poids que sa position lui conférait, « tu ne feras jamais rien de bien dans la vie ». L'encouragement résonne encore. Une prof de ma connaissance a même raconté qu'elle a changé sa fille de classe: il était notoire que le prof principal était minable ; tout autre parent aurait, malheureusement, l'obligation de laisser leur enfant subir la bêtise d'un incapable identifié, pour le bien de l'institution, pour la stabilité du mythe, pour le confort des employés du palais. Mais chut, comme le confiait un inspecteur d'Académie à une jeune prof, "nous, ce qu'on veut, c'est pas de vague". Une mer lisse, comme une vieille fesse après le passage d'un esthéticien: pas très en forme dedans mais superbe à l'extérieur. Remarquez que ni la droite ni la gauche ne s'interroge sur la façon de venir en aide aux 15% d'analphabètes qui rejoignent une classe de sixième. Mais on change les rythmes : c'est un peu comme préparer à l'apprentissage de la lecture selon les méthodes d'entraînement d'un marathonien.

 

Montherlant avertissait que "tout le mal qui est fait sur la Terre est fait par les convaincus et les ambitieux. Le sceptique sans ambitions est le seul être innocent sur la Terre." Nous acceptons de vivre les yeux grand fermés. Les profs,  les "ils" et les "on", devraient méditer l'aphorisme de Jean Guéhenno : "Qui croit en l'intelligence des autres la provoque et la fait naître". Cela dit, je me trompe sans doute. De plus brillants ont décidé qu'il ne manquait à l'éducation nationale que du personnel et de l'argent.

 

S'il n'y avait qu'une tête à retenir parmi les "on" qui nous empoisonnent, elle pivote sur l'éminence Alain Badiou. Il se flatte d’être un défenseur émérite de la « Révolution culturelle », brillante invention de Mao Zedong qui a enterré plus de morts que le nazisme. Badiou écrit notamment : « S’agissant de figures comme Robespierre, Saint-Just, Babeuf, Blanqui, Bakounine, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Rosa Luxembourg, Staline, Mao Zedong, Chou En-Lai, Tito, Enver Hoxha, Guevara et quelques autres, il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. » Pour ce professeur de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, quelques millions de morts sont des anecdotes ébouriffantes. On se rappellera des démocrates convaincus et de leur indignation aux blagues dégueulasses de Le Pen sur les fours crématoires. Comprenez-les, les "on", quand le négationnisme est de gauche, il a meilleur teint. En outre, M. Badiou forme les masses de l'élite de la presse qui, encore boutonneuses et sanctifiées par le concours qu'elles ont réussi, iront répandre l'exception culturelle française et la bonne parole dans nos publications. J'exagère? Un peu, sans doute.

 

Les syndicats, l'éducation nationale, nos élus, sont des petits clubs qui défendent leur pré carré en se présentant comme les défenseurs d'un humanisme universel. L'auteur de "1984", George Orwell, avait un dégoût prononcé à l'endroit de "toutes les petites orthodoxies qui se disputent notre âme", dégoût qui explique le mélange de méfiance et de mépris qu'il éprouvait à l'égard des intellectuels. Dans une lettre d'octobre 1938, il indique qu'il s'agissait là d'une attitude très ancienne chez lui: "Ce qui me rend malade à propos des gens de gauche, spécialement les intellectuels, c'est leur absolue ignorance de la façon dont les choses se passent dans la réalité."

 

En attendant, le temps passe, et nous avons le courage de ne rien faire. En nous regardant dans la glace, nous avons le courage de nous féliciter du mariage pour tous quand mille emplois sont perdus chaque jour, nous avons le courage de nous féliciter que des syndicats envahissent les plateaux tv en prétendant défendre quelques dizaines d'employés quand trois millions de personnes les laissent indifférents, nous avons le courage de nous rassurer comme cet homme qui chute du toit d'un immeuble et qui, en passant les fenêtres du cinquième étage se dit, "jusque-là, tout va bien". Cet homme n'est pas moins optimiste que nous.

 

L’histoire a déjà montré à plusieurs reprises qu’il ne faut pas grand-chose pour faire basculer des millions d’hommes dans l’enfer de "1984" : il suffit pour cela d’une poignée de voyous organisés et déterminés. Ceux-ci tirent l’essentiel de leur force du silence et de l’aveuglement des honnêtes gens. Les honnêtes gens ne disent rien, car ils ne voient rien. D'ailleurs, en misant sur la vanité, la sottise, l’ignorance et la paresse des hommes, on ne saurait jamais fort se tromper. L'anarchiste du livre "L'Agent Secret" (publié en 1907) de Joseph Conrad était surnommé "le Professeur". Le livre se termine sur son exclamation, "Folie et désespoir! Donnez-moi ça comme levier, et je soulèverai le monde."

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