La morale du chômeur

Publié le par lavendeeautrement

Le chômage n’a pas de visage. Et c’est bien commode. Comme à la guerre, on dégomme avec moins de remords ses semblables dans les salons parisiens qu’en plantant ses yeux dans ceux du mec d’en face, qu’on soit en guerre ou pas. Que croyez-vous que pensent les trois millions d’ombres qu’on accuse de profiter de leur situation et du travail des autres en les traitant de fainéants ? Faites-moi l’aumône de cinq minutes de votre temps et l’assistanat vous paraîtra moins justifier ce que l’on en dit.

 

Vous croyez que j’exagère. Vous croyez que convoquer la guerre est inepte car le chômage ne tue pas. Et pourtant, trois millions de personnes, êtres humains traités comme une statistique ou des assistés, et finalement pas grand-chose, finissent par avoir moins d’humanité qu’une ombre. Le cortège des privilégiés, de l’Elysée au dernier des élus, des fonctionnaires et des syndicalistes en passant par les rémunérations excentriques de patrons, ce défilé médiatique quotidien est une gifle permanente.

 

A-t-on jamais reçu un chômeur, pardon, un demandeur d’emploi, à l’Elysée ? En a-t-on vu dans les émissions de télévision où les journalistes pérorent qu’ils savent tout sur tout ? Le chômage, tout le monde en parle, mais quid des chômeurs ?

 

Après tout, ne le font-ils pas exprès ? Il existe tant de métiers, tant de postes, tant d’opportunités qu’ils doivent avoir leur part de responsabilité. Fainéants. Profiteurs. Sangsues.

 

Combien savent à quel point il est difficile de vivre quand rien ne vous attend. Vous n’êtes rien. Condamné à attendre, à mendier et même à supporter les comportements agacés de ceux « qui n’ont pas que ça à faire ». C’est vrai, les chômeurs ont du temps, la preuve : « Tu ne fais rien de la journée ». La confiance en l’avenir qui s’étiole et la pression sociale qui crève épuisent plus sûrement que n’importe quelle responsabilité.

 

Ces temps maigres conduisent plus sûrement à la dépression que le stress use les employés. Ceux qui n’ont pas connu ces temps-là devraient exercer leur empathie s’ils en sont capable. Et ceux qui les ont connu devraient se rappeler que le cerveau évacue les souvenirs pénibles en les déformant pour qu’ils pèsent moins sur nos consciences encombrées. Il ne s’agit pas de prendre pitié, il s’agit de comprendre.

 

Quant à ceux qui conseillent sur le ton impatient de l’évidence des pistes déjà mille fois empruntées, dites-vous qu’il est pénible de se justifier, de rappeler qu’un chômeur n’est pas indécrottablement bête. Il aura passé des heures à ausculter Internet, les offres de recruteurs, les sites des entreprises ; il aura cherché plus d’espoir que vous ne pourrez lui en donner. Les assoiffés ignorent rarement les points d’eau. La perte d’un emploi n’est pas l’amputation du cerveau. Quand un malheur lui tombe dessus, rappelez-vous qu’il est parfois bon d’en distraire la victime. Elle a le droit et le besoin de se soustraire un instant à ses angoisses, comme n’importe qui.

 

En outre la honte alimente le désespoir. La honte de décevoir son entourage, ses parents, son conjoint, ses enfants. Le désespoir, c’est l’envoi de dizaines de candidatures qui n’ont pas de réponse, pas même l’élémentaire courtoisie d’un « merci mais non merci ». C’est également le téléphone qui ne sonne pas. Ou encore un conseiller de pôle-emploi surchargé de dossiers qui, de toute façon, ne comprend rien au vôtre. Et c’est aussi la sphère sociale qui se réduit à une chambre ou quand les courses au supermarché deviennent le pince-fesses de la semaine.

 

Les chômeurs n’ont pas le droit à la fatigue. Après tout, ils ne font rien de la sainte journée entend-on à la ronde. Et pourtant, quel épuisement moral que le leur ! L’aide de vingt-quatre mois que la société alloue, l’ont-ils volée ? N’ont-ils pas cotisé en d’autres temps ? Mais on leur demande de comprendre la mise au ralenti de l’activité du pays en juillet et en août. Circulez, repassez en septembre…

 

Il exagère répétez-vous encore. Les chômeurs ne devraient pas se plaindre. Après tout, on paye pour lui, pour elle, pour tous ceux qui refusent de prendre ces boulots qu’on leur propose. Combien refuse toute cette manne ? Il y en a, plus nombreux qu’on le croit, ils déclinent, ils résistent, ils s’excluent. Forcément. Des ministres l’ont dit, les média l’ont répété. Remarquez que la police de la morale a effacé le mot « chômage » des tablettes en le remplaçant par le mot « emploi », les chômeurs devinrent demandeurs d’emploi. Les mots n’ont jamais rien soigné mais les gouvernants  manient avec habileté cette médecine inutile. Un député de la Constituante déclarait en 1789 que la Révolution s’est faite à cause de l’impatience des inégalités.

 

Il faudrait que les bonnes âmes qui distribuent leurs conseils comme des oboles réalisent que les chômeurs ne les attendent pas avachis sur un canapé comme un pénitent une offrande. Oui mesdames et messieurs, aussi étrange que cela vous paraisse, la plupart d’entre eux est déterminée, ils mettent tout en œuvre pour s’extraire de cette merde qui est une tragédie quotidienne et qui pourrit la vie, ne vous en déplaise. Les Enarques, fonctionnaires hauts et moins hauts, ministres et syndicalistes, élus de tous bords, vous qui avez soi-disant les moyens d’agir, vous promettez à longueur d’élection et de manifestation des mesures de reprise et de sauvegarde de l’emploi que vous habillez de symboles comme autant d’emplâtres sur une jambe de bois. Finalement, vous êtes aussi écœurants au milieu de vos privilèges que les banquiers distribuant leurs bonus.

 

Certains s’étonnent que lors d’entretiens d’embauche, des chômeurs ne sont pas toujours battants. Quand la peur de ne plus avoir d’avenir obsède, quand le monde vous cache comme un encombrant secret de famille, qu’en ce temps de socialisme exubérant on est privé d’une vie sociale élémentaire, le moral démoli par la peur et le doute, on peut être profondément miné, sinon au bord de l’anéantissement. Quand on se noie, il arrive un temps où l’épuisement a raison de la volonté la plus tenace. Pour d’autres, l’orgueil brutal de vouloir rendre des comptes à ce et à ceux qui vous repoussent peut ressembler à de la violence alors qu’il n’est que le cri d’une bête blessée.

 

Prendre n’importe quoi, n’importe quel poste, la baisse des statistiques l’exige. Comme si l’avenir d’un chômeur ne comptait pas. Ils n’ont déjà plus rien, il ne reste que l’espoir d’un avenir meilleur à leur confisquer, alors ne vous gênez pas, prenez.

 

Le monde entier est contre le chômage, contre la pauvreté, pour la croissance et le pays du Bois Joli. Parfois ce monde s’agace à la faveur de discours médiatisés sur l’assistanat. On traite alors les chômeurs, comme les pauvres, de pestiférés, d’assistés, de profiteurs. Encore un effort et on nous fera croire qu’ils sont avantagés. Assistanat, RSA, quelle chance les allocs ! On les traite mal pour leur bien en somme. Merci, merci pour tant d’affection.

 

A celles et ceux qui devisent sur ce qu’ils sont et désignent leur avenir comme un pourcentage ou un dommage collatéral de la crise, vous qui ne faites pas l’aumône de quelques minutes d’effort pour comprendre que la vie d’un chômeur est plus horrible que confortable, plus subie que choisie, remballez votre pitié et vos conseils. Les chômeurs ne déméritent pas, ils se battent, ils ne sont ni des alcooliques, ni des idiots, ni des malades. Ils ne vivent pas l’aumône publique comme un virus se nourrit d’un hôte : ils ne sont ni virus ni parasites. Ils sont seulement invisibles, absents du cœur des choses et parfois du cœur des gens. Le chômage est un purgatoire social qui devient rapidement l’enfer, l’enfer de la pauvreté parfois.

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Rata 27/09/2012 19:32

Chapeau pour l'article ! C'est bien écrit et tellement vrai ! Comme chaque épreuve qui se vit, personne ne peut réellement comprendre que ceux qui la vivent vraiment. On ne peut ressentir la même
angoisse, peine, solitude... Quand on est salarié on attend avec impatience ses congés, son temps libre pour en profiter et quand on est chômeur ce temps libre est si grand que l'on serait capable
d'accepter n'importe quel métier pourvu qu'on nous dise "OUI" !
Une ex-salariée et une chômeuse depuis 6 mois tout juste...

lavendeeautrement 28/09/2012 09:14



Merci de votre message. J'ai publié une version condensée de cet article dans le journal Le Monde: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/18/le-chomage-n-a-pas-de-visage_1719382_3232.html


J'ai écrit cet article dans un but pédagogique. Je me suis rendu compte, à force de discuter du chômage autour de moi, qu'on en oublie que le mot camoufle la chair et les os pour ne retenir
qu'une abstraction. Le chômage, ce sont des gens, des voisins, des amis, des semblables avant d'être une statistique. Ensuite, j'ai voulu écrire que le quotidien d'un chômeur se décompose en un
tas de tâches qui, prises une à une, peuvent sembler anodines, alors qu'elles ne valent que par leur ensemble qui est une vraie torture. Et puis, je voulais surtout souligner que le chômage n'est
pas une dégradation mentale. C'est une épreuve dure mais qui ne transforme pas les victimes - oui, victimes - en imbéciles. Cet article a été parmi les cinq plus partagés du journal lors de sa
parution, malheureusement, nu responsable politique, nul dirigeant syndical ni d'entreprise ne s'en est ému. J'espère au moins que ceux qui l'ont lu, s'ils sont en charge d'embaucher, regarderont
un demandeur d'emploi sans que le chômage soit un obstacle au recrutement: j'en parle avec d'autant plus de conviction qu'une de mes connaissances a essuyé un refus au motif qu'une trop longue
recherche d'emploi (plus d'un an) était soupçconnable! Je vous souhaite tout ce que l'on peut souhaiter pour un bel avenir. Jerome