Le difficile n’est pas de vouloir un instant, mais de vouloir sans trêve

Publié le par lavendeeautrement

Deux auteurs, deux pensées. Actuels et cyniques, leurs écrits exposent la vanité du vote et l’utopie sociale ; idées impossibles à traiter aujourd’hui car condamnées à la fois par la fossilisation des comportements et par l’interdiction tacite de les livrer à l’analyse. Relire ces écrivains procure un triple plaisir : un exercice de libre pensée, un pied de nez au politiquement correct et le plaisir infini de la langue française quand elle est remarquablement tournée. Ils sont donc indispensables à la réflexion qui prépare les choix à venir.

 

Avant de relire Octave Mirbeau et Gustave Le Bon, rappelons que Camus suggéra de substituer la morale à la politique en 1944. Il ajouta dans ses ‘Cahiers’ que la morale trouve sa limite irréductible dans l'amour. " Si j'avais à écrire ici un livre de morale , il aurait cent pages et 99 seraient blanches. Sur la dernière, j'écrirais : " Je ne connais qu'un seul devoir et c'est celui d'aimer. " Camus, le plus jeune des prix Nobel après Rudyard Kipling, méprisé par les intellectuels français qui ne lui pardonnèrent pas de dénoncer le régime communiste pour ce qu’il n’a jamais cessé d’être.

 

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Octave Mirbeau, ‘La grève des électeurs’, texte publié le 28 novembre 1888 dans Le Figaro.

 

Une chose m’étonne prodigieusement, (…) [c’est qu’un] électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, (…) consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. (…)

 

Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la censure des défenseurs, l’Opéra-comique des dilettanti, (…) ; je comprends tout. Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire l’être irrêvé, le martyr improbable, (…), avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !

 

(…) Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, [on] fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes (…). » Comment y en a-t-il encore de cet acabit? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur oeuvre? (…) Pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité (…). Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.

 

Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits.

 

Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point. (…) Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois.

 

Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. Ô bon électeur, inexprimable imbécile, (…) la politique est un abominable mensonge, (…) tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et (…) tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

 

Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. (…) Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas, d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. (…) Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel (…).

 

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Gustave Le Bon a influencé Clemenceau, Lénine (qui n’avait qu’un livre à son chevet, ‘La psychologie des foules’), Churchill, Roosevelt qui reconnaissait n’alourdir sa valise que de ses livres, Edgar Faure, des physiciens, des prix Nobel, tous l’ont reconnu publiquement, mais l’histoire a refusé qu’il échappe à l’oubli.

 

En 1910, André Lichtenberger profitera de la parution de La Psychologie politique et de la défense sociale pour brosser son portrait : « Le Bon donne tout d’abord ce plaisir rare : il n’est pas l’épreuve terne d’un type humain tiré à cent mille exemplaires. Une des tendances fâcheuses de nos démocraties est d’atténuer les tempéraments, d’effacer l’individu derrière la fonction ou la caste. […] Etatisme, égalitarisme et collectivisme, voilà les fétiches dont, avec une verve impitoyable, il s’applique à nous montrer le péril et l’inanité. Les décadences proviennent avant tout de l’affaiblissement de la volonté. ‘Elle est, écrit-il, la qualité maîtresse des individus et des peuples. Le difficile n’est pas de vouloir un instant, mais de vouloir sans trêve.’ » (extrait d’un article paru dans L’Opinion, 9 juillet 1910.

 

D’une étude conduite auprès de la communauté des Podhalains, il tirera l’enseignement suivant : « Tous les grands empires réunissant des peuples dissemblables ne peuvent être créés que par la force et sont condamnés à périr par la violence. Ceux-là seuls peuvent durer qui se sont formés lentement, par le mélange graduel de races peu différentes, croisés constamment entre elles, vivant sur le même sol, subissant l’action d’un même climat, ayant les mêmes institutions et les mêmes croyances. Ces races diverses peuvent alors, au bout de quelques siècles, former une race nouvelle parfaitement homogène. […] Le mécanisme de cette fusion de divers éléments ethniques est assez rare à observer. J’ai néanmoins pu le constater chez une population de montagnards perdue au fond de la Galicie. »

 

« La contagion mentale, soutenait-il, est un phénomène psychologique en vertu duquel les individus soumis à son influence agissent, non d’après leur volonté, mais selon celle des êtres qui les entourent. » (La preuve du pire, disait déjà Sénèque en 58 après J.C., c’est la foule.)

 

« Nous en sommes encore actuellement, écrivait-il en 1920, à la phase où les mots, les mythes, les formules exercent une puissance souveraine sur l’âme crédule des foules. Eclairer ces foules sur leurs véritables intérêts est une des tâches les plus nécessaires de l’heure présente. On n’y songe cependant guère. Les politiciens cherchent à plaire, non à instruire. » Et, précisait-il au cas où on l’aurait mal entendu : « Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite. »

 

L’antisocialisme de Le Bon est précoce et il pourfendra toujours avec la plus vive énergie cette doctrine dont les credo ouvertement liberticides et autoritaristes allaient à l’encontre de l’éthique qui était la sienne. « Les démocraties favorisant, par le fait même de leurs principes, la liberté et la concurrence qui font triompher nécessairement les plus capables, alors que le socialisme rêve, au contraire, la suppression de la concurrence, la disparition de la liberté et une égalisation générale, il y a opposition évidente et irréductible entre les principes socialistes et les principes démocratiques. »

 

Il brossa dans La Psychologie politique et la défense sociale un portrait de l’anarchiste russe : « La soif de destruction est un des éléments constitutifs de la mentalité apostolique. Pas de véritable apostolat sans besoin de massacrer ou de détruire. Pour abattre les ennemis de sa foi, l’apôtre n’hésite pas à faire périr des centaines d’innocentes victimes. Il lance des bombes dans un théâtre empli de spectateurs ou dans une rue populeuse. Qu’importent de telles hécatombes quand il s’agit de régénérer le genre humain ! Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces apôtres ne se recrutent pas dans les couches inférieures de la société. Ce sont des demi-intellectuels, ayant souvent reçu une éducation universitaire mal adaptée à leur mentalité simpliste. » Portrait saisissant, et qui pourrait être celui d’un terroriste, d’un extrémiste, d’un intégriste contemporain. Il date de l’année 1910.

 

« Si les idéaux égalitaires ont deux mille ans nous dit-il, leur application a souvent entraîné la misère des sociétés qui ont en fait l’expérience et c’est s’illusionner de penser qu’il puisse en être autrement à l’avenir. » (…) En 1917, l’expérience russe le confirmera.

 

 « En imposant à tous les élèves une instruction identique, écrivait-il, on obtient un minimum de rendement avec un maximum d’effort. » (…) « Quand un homme a consacré quinze ans de sa vie à entasser dans sa mémoire tout ce qui peut y être entassé, sans avoir jamais jeté un coup d’œil sur le monde extérieur, sans avoir eu à exercer une seule fois son initiative, sa volonté et son jugement, qu’en peut-on espérer ? Rien, sinon qu’il fasse ânonner machinalement à de malheureux élèves une partie des choses inutiles que pendant si longtemps il a ânonnées lui-même. »

 

« C’est l’agriculture, l’industrie, la recherche et le commerce qui font vivre et grandir les nations écrivait-il, nullement les avocats et les bureaucrates. »

 

Il vilipendait la cécité des pacifistes et des socialistes « partisans de la paix entre les peuples, mais de la guerre civile à l’intérieur. »

 

 « Pour établir son rêve d’égalité universelle, relevait-il, le socialisme bolcheviste a systématiquement procédé au massacre de toutes les élites. Il le fit avec des raffinements de cruauté qui emplirent le monde d’horreur. » Rien qui puisse surprendre là un auteur s’étant penché quelques années plus tôt sur la psychologie révolutionnaire, celle-ci se caractérisant par « une haine viscérale de toutes les supériorités, supériorité du talent, de la fortune, de l’intelligence […] un désir intense de s’emparer par la violence des biens qu’on se sent incapable d’acquérir par le travail ou l’intelligence ».

(…) René Guénon, dans Le Règne de la quantité et les signes des temps, Gallimard, 1945, écrivait que ‘L’uniformisation moderne implique nécessairement la haine de toute supériorité.’ Quant à Tocqueville, il postulait dans L’Ancien Régime et la Révolution que ‘le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.’

 

Parmi les thèmes qui reviennent en leitmotiv sous la plume de Le Bon figure celui de l’impossible égalité entre les individus – et les sociétés. Même si l’idée n’est pas nouvelle puisqu’elle remonte à Aristote, Le Bon lui donnait force de théorème : « En perfectionnant les hommes, la civilisation ne les a pas transformés façon égale. Et, loin de marcher vers l’égalité comme nos illusions actuelles tâchent de nous en persuader, ils tendent au contraire vers une inégalité croissante. L’égalité, qui fut la loi des premiers âges, ne saurait être celle du présent et moins encore de l’avenir. » Si vingt siècles de christianisme, avançait-il – et quatre-vingts ans de communisme, aurait-il pu ajouter –, ne sont pas parvenus à établir l’égalité absolue sur terre, c’est que celle-ci relève de la chimère. « Non seulement la nature ne connaît pas l’égalité, mais depuis l’origine des âges elle a toujours réalisé ses progrès par des différenciations successives, c’est-à-dire des inégalités croissantes. Elles seules pouvaient élever l’obscure cellules des temps géologiques aux êtres supérieurs dont les inventions devaient changer la face du globe. »

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