"Le fanatisme de la liberté"

Publié le par lavendeeautrement

Philippe Meyer, dans sa chronique du 24 février 2012, propose de relire des extraits du discours prononcé à Athènes par André Malraux en mai 1959 à l’invitation du gouvernement grec, pour célébrer la première illumination de l’Acropole. Ainsi y trouverons-nous matière à réfléchir sur ce que nous aurions à perdre si les Madoff de la pédagogie venaient à bout de l’enseignement de la culture générale.

 

 

« En face de l’ancien orient nous savons aujourd’hui que la Grèce a créé un type d’homme qui n’avait jamais existé. La gloire de Périclès, de l’homme qu’il fut et du mythe qui s’attache à son nom, c’est d’être à la fois le plus grand serviteur de la cité, un philosophe et un artiste. On ne saurait trop le proclamer, ce que recouvre pour nous le mot si confus de culture, l’ensemble des créations de l’art et de l’esprit, c’est à la Grèce que revient la gloire d’en avoir fait un moyen majeur de formation de l’homme. C’est par la première civilisation sans livre sacré que le mot intelligence a voulu dire interrogation. L’interrogation dont allait naître la conquête du cosmos par la pensée, du destin par la tragédie, du divin par l’art et par l’homme. Tout à l’heure, la Grèce antique va vous dire « j’ai cherché la vérité et j’ai trouvé la justice et la liberté ; j’ai inventé l’indépendance de l’art et de l’esprit ; j’ai dressé pour la première fois en face de ses dieux l’homme prosterné partout depuis quatre millénaires et du même coup je l’ai dressé en face du despote ». C’est un langage simple mais nous l’entendons encore comme un langage immortel, il a été oublié pendant des siècles et menacé chaque fois qu’on l’a retrouvé. Peut-être n’a-t-il jamais été plus nécessaire. Le problème politique majeur de notre temps, c’est de concilier la justice sociale et la liberté, le problème culturel majeur, de rendre accessibles les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes, et la civilisation moderne comme celle de la Grèce antique est une civilisation de l’interrogation. Mais elle n’a pas encore trouvé le type d’homme exemplaire, fut-il éphémère ou idéal, sans lequel aucune civilisation ne prend tout à fait forme. Les colosses tâtonnants qui domine le notre semblent à peine soupçonner que l’objet principal d’une grande civilisation n’est pas seulement la puissance mais aussi une conscience claire de ce qu’elle attend de l’homme, l’âme invincible par laquelle Athènes pourtant soumise obsédait Alexandre dans les déserts d’Asie. Que de peine, Athéniens, pour mériter votre louange ! L’homme moderne appartient à tous ceux qui vont tenter de le créer ensemble. L’esprit ne connaît pas de nation mineure, il ne connaît que des nations fraternelles. La Grèce comme la France n’est jamais plus grande que lorsqu’elle est pour tous les hommes et une Grèce secrète repose au cœur de tous les hommes d’Occident. Je parle de la nation grecque vivante, du peuple auquel l’Acropole s’adresse avant de s’adresser à tous les autres, mais qui dédie à son avenir toutes les incarnations de son génie qui rayonnèrent tour à tour sur l’Occident. Le monde prométhéen de Delphes et le monde olympien d’Athènes, le monde chrétien de Byzance, enfin pendant tant d’années de fanatisme, le seul fanatisme de la liberté. »

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