Le hasard, avenir de la démocratie.

Publié le par lavendeeautrement

Un pays est-il mieux dirigé quand un gouvernement l'administre activement ou quand ce gouvernement se contente d'expédier les affaires courantes ?

 

Cependant, réclamer des postulants au pouvoir de renoncer à la vanité, à l'envie, à l'opium qui les enivrent, ce serait impossible. Retirer du pouvoir son essence active, c'est-à-dire façonner l'avenir, guider les âmes, influencer l'histoire, ce serait priver nos cocardiers qui se rasent et qui s'épilent de la raison pour laquelle ils se lèvent le matin. Même pour le bien commun ? sans doute, même pour lui.

 

Se poser la question de l'utilité d'un gouvernement actif, ce n'est pas prétendre qu'un bateau navigue mieux sans capitaine. C'est expliquer qu'il faut un pilote à la barre mais que celui-là doit s'abstenir de prendre la moindre décision pour diriger le navire, ce qui est très différent.

 

L'expérience n'est pas sans précédent. Le 22 avril 2010, le Premier ministre belge Yves Leterme abandonnait son poste, et se cantonnait alors à expédier les affaires courantes. Un an plus tard, la croissance du pays dépassait la moyenne européenne (1% contre 0.8% au premier trimestre 2011) et le déficit public s'améliorait : pas de gouvernement, pas de dépenses (2.8% en 2012 contre 4.6% en 2010). Si l'Italie n'a pas encore de gouvernement, il n'est pas certain que la conséquence soit la chute désespérée du pays dans le chaos comme un journaliste a pu le supposer.

 

Le Hasard et la science

 

Deux physiciens italiens, Alessandro Pluchino et Andrea Rapisarda, ont démontré qu'une dose de hasard contribuerait à l'amélioration de ce qui, jusqu'à présent, est considéré comme des domaines de l'expertise fine et du professionnalisme rigoureux. Ils sont arrivés à trois conclusions.

 

La première selon laquelle un Parlement travaillerait mieux si une fraction importante des représentants du peuple était tirée au sort dans la population. Ces députés et sénateurs issus du sort obligeraient les professionnels de la politique à oeuvrer dans l'intérêt du plus grand nombre et non pas pour leur seule "clientèle".

 

Ils ont également montré que promouvoir les employés au hasard serait un moyen efficace de lutter contre le principe de Peter, principe selon lequel un employé qui monte dans la hiérarchie finit toujours par franchir son seuil d'incompétence.

 

Enfin, ils expliquent que les marchés sont imprévisibles dans une étude publiée le 18 mars 2013. Le CAC 40, la bourse, le trading sont une grande loterie. Les coïncidences y sont expliqués par les spécialistes qui multiplient des liens de cause à effet. Un journaliste du Monde se pose alors la question : "Quelles seraient les performances d'un trader aléatoire ? Pour le déterminer, nos chercheurs ont mis en compétition quatre stratégies courantes sur les marchés et ont testé les capacités de ces modèles à prévoir le comportement quotidien (hausse ou baisse) de quatre grands indices boursiers - celui de Milan, le Footsie londonien, le DAX allemand et le S&P 500 américain - sur des périodes allant de quinze à vingt-trois ans. Au bout du compte, ces chercheurs se sont aperçus que le taux de réussite moyen de chaque modèle classique tournait autour de 50 %, c'est-à-dire le score attendu et obtenu en tirant à pile ou face. Le fortuit faisait donc aussi bien que le savant - ou aussi mal si l'on se place du point de vue de celui qui débourse chaque année des fortunes en analystes financiers. Les auteurs de l'article avancent que l'introuvable régulation financière est là : avec le hasard comme boussole, on obtiendrait une moins grande volatilité des marchés, la disparition des périlleux comportements moutonniers, l'éclatement des bulles financières avant qu'elles ne soient dangereuses et une plus faible exposition aux manipulations des gourous de la Bourse. La roulette comme martingale, en quelque sorte."

 

(Informations extraites de l'article de Pierre Barthélémy publié dans Le Monde, Le hasard, martingale boursière ?, 4 avril 2013).

 

L'expérience du tirage au sort

 

Le tirage au sort est cependant une idée presque vieille comme le monde. Yves Sintomer lui a même consacré un livre, Petite histoire de l'expérimentation démocratique : Tirage au sort et politique d'Athènes à nos jours.

 

Le tirage au sort semble revenir dans des expériences politiques après avoir été éclipsé pendant des siècles. Après la crise économique de 2008 et la quasi-faillite de l'Islande, des manifestations de rue ont réclamé un changement d’équipe gouvernementale et des règles du jeu politique. Des élections anticipées en avril 2009 installaient au pouvoir une nouvelle équipe. En même temps, une Assemblée citoyenne d’un millier de personnes tirées au sort et de quelques centaines de personnalités qualifiées était rassemblée pour dégager les valeurs sur lesquelles devraient se refonder le pays.

 

L’expérience est réitérée en novembre 2010, cette fois avec le soutien de l'Etat, dans la perspective de l’adoption d’une nouvelle Constitution. La tâche de cette seconde Assemblée citoyenne est de déterminer, en s’appuyant sur les résultats de la première, les grands principes de la future Loi fondamentale. Peu après, un "Conseil constituant" est élu par la population. Il est composé de vingt-cinq citoyens "ordinaires" : les 523 candidatures en compétition sont purement individuelles, les parlementaires ne peuvent se présenter et la campagne électorale est légalement réduite au minimum pour se démarquer des pratiques habituelles d’une classe politique largement discréditée. Ce Conseil travaille sur un nouveau texte constitutionnel au printemps et à l’été 2011.

 

Les articles du projet constitutionnel sont mis en ligne au fur et à mesure de leur rédaction, le public pouvant faire des commentaires et émettre des suggestions via les pages Facebook, Twitter ou Flickr du Conseil constituant. Le projet de Constitution est transmis au Parlement à l’été 2011 et devait être soumis à référendum en 2012.

 

En France, le groupe de Metz d’Europe-Ecologie-Les Verts a désigné par tirage au sort ses candidats aux cantonales et aux législatives. La Fondation pour l’innovation politique, proche de l’UMP, propose de désigner désormais 10% des conseillers municipaux par tirage au sort. L’Institut Montaigne, centriste, de recourir à une conférence citoyenne pour discuter du financement de la protection sociale. La Fondation Jean Jaurès, liée au Parti socialiste, réfléchit sur les jurys citoyens. La Fondation Hulot réclame pour sa part la création d’une troisième chambre tirée au sort et des dirigeants de l’association ATTAC, proche quant à elle de la gauche critique, parlent de remplacer le Sénat par une chambre ainsi constituée. Au niveau international, le tirage au sort suscite un intérêt croissant dans la théorie politique.

 

(Informations extraites de l'article d'Yves Sintomer publié dans La Vie des Idées, Tirage au sort et démocratie délibérative, 5 juin 2012).

 

"Le monde est moins prévisible que nous le pensons"

 

"Le monde est moins prévisible que nous le pensons" a déclaré le prix Nobel d'économie 2002, Daniel Kahneman, au magazine Le Point du 11 avril 2013. Chercheur à Princeton, il est à l'origine des "nudges", que ce spécialiste de psychologie cognitive décrit comme "des manières d'influencer les comportements, qui ne coûtent rien, mais qui ont un effet consubstantiel." Exemple : les autocollants de mouches au fond des urinoirs d'Amsterdam qui encouragent avec succès les utilisateurs à mieux viser.

 

Avec son collègue Amos Tversky, aujourd'hui disparu, ils ont montré que l'homme n'est pas un individu rationnel, mais un être souvent mal informé, paresseux, qui réagit de manière instinctive, ce qui l'amène à prendre des décisions absurdes et contraires à ses intérêts. Ainsi Kahneman enfonce le clou : "La valeur d'une action est imprévisible et le sentiment qu'on peut la prédire est une illusion." Il ajoute que "les organisations qui s'appuient sur l'avis d'experts peuvent s'attendre à des conséquences coûteuses."

 

Ainsi il conseille qu' "il vaut mieux prendre son temps pour réfléchir qu'agir impulsivement, mais cela a un coût politique, l'opinion préfère les leaders qui prennent des décisions rapides, ce qui montre qu'ils sont sûrs d'eux."

 

Conclusion : relativiser le professionnalisme

 

"La supériorité de l'amateur sur le professionnel est une notion importante et paradoxale, mais elle est largement ignorée dans la culture occidentale. (...) Il s'agit d'un principe qui devrait présenter une pertinence profonde et universelle. Songez-y un moment: vous pouvez être - vous devez être - pleinement professionnel tant que vous êtes agent immobilier ou notaire, fossoyeur ou comptable, dentiste ou avocat - mais pourriez-vous vous intituler, disons, poète professionnel ? Et si, sur un formulaire officiel de passeport ou de visa, vous veniez à remplir la rubrique "profession" en inscrivant "membre du genre humain" ou plus simplement "vivant", le préposé à qui vous remettrez cette déclaration doutera de votre santé mentale.

 

Aucune activité humaine vraiment importante ne saurait être poursuivie d'une manière simplement professionnelle. C'est ainsi, par exemple, que l'apparition du politicien professionnel marque un déclin de la démocratie - puisque dans une démocratie authentique, l'exercice des responsabilités politiques est le privilège et le devoir de chaque citoyen. L'amour pratiqué de façon professionnelle est prostitution. Vous devez fournir la preuve de vos qualifications professionnelles pour obtenir le plus modeste emploi de portier ou de balayeur de rues, mais nul ne vérifiera vos compétences quand vous voudrez devenir un mari ou une épouse, un père ou une mère de famille, et pourtant ce sont là autant de tâches complexes et absorbantes, des tâches d'une importance capitale, et qui requièrent un talent proche du génie."

 

(Simon Leys, Le Studio de l'Inutilité, Flammarion, mars 2012)

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