Le Monde d'hier

Publié le par lavendeeautrement

« L’oublieuse mémoire des hommes », selon la formule de Jules Supervielle, est aussi une mémoire sélective. Si l’on en croit Churchill qui conseillait à son petit-fils d’apprendre "tout ce que tu peux au sujet de l'histoire du passé ; c'est le seul moyen de tenter de deviner ce qui arrivera à l'avenir", cet oubli sélectif pénalise une seconde fois.

 

Ainsi, pour entamer la nouvelle année, une balade dans le passé peut s’avérer rafraîchissante. Non seulement pour rompre avec les désagréments d’une mémoire capricieuse mais également pour se garder des égarements de notre époque qui néglige l’histoire. Car le poète Chinois Ma Jian le rappelle,  « quand on efface son histoire, on efface les fondations morales d’un peuple ». Et comprendre son prochain mérite qu’on visite les lieux d’où l’on vient et qu’on comprenne ceux qui nous ont fait.

 

Stefan Zweig interrogeait les lecteurs du « Monde d’hier », publié en 1944, en écrivant : « Peut-on encore se représenter aujourd’hui que vers la fin du siècle passé, quand les premières femmes se risquèrent à bicyclette, ou à monter à cheval sur une selle d’homme, les paysans jetèrent des pierres à ces effrontées ? Qu’en un temps où j’allais encore à l’école, les journaux de Vienne remplissaient des colonnes de discussions sur la nouveauté abominablement immorale qui voulait que les ballerines de l’Opéra dansassent sans bas de tricot ? » Le code civil de 1804 niait aux femmes le droit de disposer librement de leurs biens. Et, en 1811, le Code pénal légitima le meurtre des femmes adultères. Les mœurs étaient toutefois suffisamment libres pour tolérer les nombreuses unions libres, voire, dans certaines communautés, les relations sexuelles avant le mariage. « Jamais fille qui s’est fait trousser le cotillon n’a déshonoré une maison », disait-on en Savoie. En Bretagne, nous dit une anthropologue, « les adultères faisaient l’objet de jonchées végétales injurieuses ». On faisait monter la victime dans une charrette que l’on conduisait dans les villages alentour, afin de la ridiculiser jusqu’aux confins de l’univers connu.

 

En 1880, on estimait qu’environ huit millions de citoyens parlaient le français plus ou moins couramment (soit à peine plus d’un cinquième de la population). Dans certains cantons, les préfets, médecins, prêtres et gendarmes se trouvaient aussi dépourvus que des fonctionnaires coloniaux face à des indigènes et en étaient réduits à faire appel à des interprètes. Lorsque des omnivores linguistiques comme Balzac reprenaient dans leurs écrits des termes dialectaux, on les accusait de souiller la langue de la civilisation.

 

Jusqu’en 1863, un quart de l’ensemble des conscrits ne s’exprimaient que dans leur patois. Plusieurs témoignages font état de soldats bretons tués par leurs camarades de tranchées durant la Première guerre mondiale, soit parce qu’on les avait pris pour des Allemands, soit parce qu’ils étaient incapables d’obéir à des ordres qu’ils ne comprenaient pas. Au milieu du XIXe siècle, plus d’un quart des conscrits qui se présentaient en tenue d’Adam devant le conseil de recrutement militaire étaient jugés inaptes au service pour « infirmité ». Les causes de réforme allaient de la « constitution chétive » à la perte ou la paralysie d’un membre, en passant par la myopie et autres maladies des yeux, les hernies et affections génitales, la surdité, le goitre, les écrouelles et les congestions respiratoires et pulmonaires. Sur un contingent type de deux cent trente mille hommes, près d’un millier furent refusés pour cause d’imbécillité ou d’aliénation mentale, deux mille étaient bossus et près de trois cents avaient soit les jambes torses soit un pied bot. Cinq sur cent étaient trop petits (moins d’un mètre cinquante), et plus de quatre pour cent souffraient d’affections non précisées parmi lesquelles probablement la dysenterie et de virulentes infestations de poux. Pour des raisons évidentes, les candidats atteints de maladies infectieuses n’étaient pas examinés et ne figurent pas dans les statistiques.

C’était encore là la partie la plus saine de la population – des jeunes gens d’une vingtaine d’années.

 

A la fin du XVIIIe siècle, des villes d’alsace jusque dans les campagnes de Bretagne, les médecins comprirent que la famine et les maladies n’étaient pas les causes premières de la forte mortalité observée dans la population. Le problème était tout autre : dès qu’ils tombaient malades, les gens s’alitaient et renonçaient à la vie. « Ils ne souhaitent que la mort et évitent de peupler », remarqua en 1750 le marquis d’Argenson à propos des paysans qui cultivaient son domaine de Touraine. « Durer trop longtemps » était l’une des grandes terreurs de l’existence. Lorsqu’il y avait à peine de quoi manger pour les vivants, l’idée même de nourrir un moribond avait quelque chose d’obscène. Dans le foyer relativement harmonieux des années 1840 que décrit l’écrivain paysan Emile Guillaumin, les femmes de la famille s’interrogent ouvertement devant la grand-mère mourante de l’auteur (qui n’est pas sourde) : « Savoir si ça va durer longtemps ? », demande l’une. A quoi une autre répond : « Ce n’est pas à souhaiter. » A peine l’insupportable charge eut-elle poussé son dernier soupir, que l’on jetait toutes les casseroles ou les bassines contenant de l’eau (au cas où son âme aurait essayé de s’y laver – où, si elle était vouée à l’enfer, de s’éteindre – en quittant la maison), et la vie reprenait son cours habituel. Ce fut grâce à des innovations comme l’assurance que les familles purent prévoir l’avenir et traiter la génération suivante comme un bien plus précieux qu’une simple main d’œuvre bon marché.


En 1887, un visiteur du couvent d’une grande ville provençale remarqua que Saint Joseph avait été retourné face au mur. On lui explique que le saint « faisait pénitence » pour n’avoir pas su convaincre un propriétaire terrien de léguer dans son testament un certain champ au couvent. An prochain manquement on le descendrait à la cave et on lui administrerait une bonne correction.

D’innombrables croyances absurdes avaient la vie dure. On s’obstinait ainsi à penser que les malades ne devaient pas porter de vêtements propres et que les poux aidaient les enfants à grandir. En Bretagne, on brûlait vifs des hérissons soupçonnés de tarir le lait des vaches et de manger les canards. Il n’était pas rare que l’on sacrifie des animaux pour soigner un malade. A la fin du XIXe siècle, certaines maisons bourgeoises utilisaient encore une vieille recette de bonne femme contre la pneumonie : couper une colombe vivante par le milieu et plaquer les deux moitiés encore palpitantes sur la poitrine du malade. La cruauté envers les humains était tout aussi répandue. La foi aveugle qu’inspiraient les formules magiques était souvent prétexte à persécuter les étrangers et les marginaux. Après 1862, on ne signale plus de sorcières brûlées au bûcher, mais on s’en prenait encore à des individus soupçonnés de jeter le mauvais œil sur le bétail. Les escrocs prospéraient sur le terreau de la misère et de l’ignorance.

 

La « magie » recelait pourtant plus de germes de sagesse que ne pouvait l’imaginer un esprit cultivé. En 1876, il y avait en France un médecin pour 2700 habitants, mais la plupart se faisait payer en argent sonnant et trébuchant plutôt qu’en nature et les médicaments coûtaient cher. On ne faisait généralement venir le docteur qu’en dernier recours, ce qui accréditait l’idée que les médecins apportaient la mort. Dans ces circonstances, la crédulité avait une vertu thérapeutique. Certains traitements produisaient manifestement d’excellents effets psychosomatiques. Deux chercheurs qui ont entrepris de recenser tous les remèdes de bonne femme utilisés en France au XIXe siècle pensent en répertorier entre vingt mille et trente mille. Si la plupart des poisons mortels étaient écartés par élimination, certains de ces remèdes devaient soit être efficaces, soit suffisamment inoffensifs pour laisser l’optimisme faire des miracles. Les cures les plus violentes, comme celles qui consistaient à gratter le palais de la bouche avec un rasoir pour ensuite le frotter de gros sel, avaient du moins le privilège de guérir les simulateurs et les hypocondriaques.

 

Le monde des saints et des fées a commencé à changer à partir du moment où les gens se sont affranchis des microcosmes terrifiants et isolés, peuplés de créatures inconnues menant leur vie compliquée. Le grand symbole de la France laïque n’est ni la salle d’opération ni l’urne électorale, mais les immenses alignements mégalithiques d’autoroutes qui contournent des bourgs et des villages et n’offrent qu’un aperçu occasionnel d’une flèche de cathédrale filant dans le paysage. De nouvelles routes rapides ont banni les esprits païens en effaçant jusqu’au souvenir des lieux qu’ils occupaient.

 

Les bergers des Landes passaient des journées entières sur des échasses, s’adossant parfois à un bâton en forme de trépied pour se reposer. Juchés à trois mètres au-dessus de terre, ils tricotaient des vêtements de laine et repéraient d’un coup d’œil sur l’horizon leurs brebis égarées. Ils pouvaient couvrir jusqu’à soixante-dix kilomètres par jour. C’était une façon de se déplacer si efficace que dans les Landes le courrier continua d’être livré par des facteurs montés sur des échasses jusque dans les années 1930.

 

Pour les touristes qui se risquaient hors de Paris, le vrai goût de la France était celui du pain rassis. Un manuel d’architecture publié à Toulouse en 1820 expliquait que le four public devait être assez grand pour « cuire en vingt-quatre heures tout le pain nécessaire à la consommation de la semaine ». Dans les Alpes, on produisait en une seule fournée assez de pain pour une année entière, voire pour deux ou trois ans. Il était cuit, au moins une fois, puis accroché au-dessus de l’âtre ou mis à sécher au soleil. Pour la rendre comestibles et lui donner une couleur plus appétissante, on la trempait dans du babeurre ou du petit-lait – ou, chez les riches, dans du vin blanc. C’était là un pain qui avait vécu un an avec les gens qui l’avaient pétri, un pain dur comme la pierre. Les variétés les plus coriaces sortaient des garde-manger comme des chips fossilisées qu’il fallait casser au marteau, faire bouillir cinq fois avec quelques pommes de terre et peut-être parfumer au lait.

 

Au siècle d’Hugo, dans les provinces, la politique n’est pas encore la « science sans cœur » des idéologues et des carriéristes. Le droit de vote est le droit de porter un coup à l’ennemi d’hier : des étrangers fouinards, des familles enrichies sous la Révolution, le village voisin, les cagots et les Juifs, voire les forces du mal. En Corrèze, un médecin de campagne passant pour un sorcier bienveillant avait fait l’objet d’une véritable vénération parmi ses concitoyens. Les paysans rognaient des éclats de bois sur son cabriolet et sur les bancs de sa salle d’attente pour s’en faire des talismans. Chacun était persuadé qu’il avait transmis le secret de guérir à son fils, et celui-ci fut dûment élu au conseil général. Les électeurs ne voyaient pas toujours les partis politiques tels que nous les présentent les histoires de France. A Nîmes, les allégeances politiques correspondaient à la ligne de fracture entre catholiques et protestants, et remontaient à la Réforme.

 

Un cycliste en vacances en Vendée en 1892 constata que quelques remarques désobligeantes sur les Parisiens suffisaient à lui assurer le concours et le respect des paysans du cru, qui éprouvaient une « antipathie instinctive » pour la capitale. Pour les touristes du sexe fort, Biarritz était une destination de choix, d’abord pour le trajet depuis Bayonne, qu’ils effectuaient assis à côté d’une jolie Basquaise (elles étaient toujours jolies) dans un « cacolet » (un double fauteuil d’osier posé sur le dos d’un cheval), et ensuite pour le charmant tableau qu’offraient les grisettes de Bayonne s’ébattant dans les vagues en tenue légère. Victor Hugo passa à Biarritz l’un de ses séjours les plus heureux, à épier les jupons courts et les chemises trouées des jeunes filles : « Je n’ai qu’une peur, c’est que [Biarritz] ne devienne à la mode. Il mettra des peupliers sur ses mornes, des rampes à ses dunes, des escaliers à ses précipices, des kiosques à ses rochers, des bancs à ses grottes, des pantalons à ses baigneuses. » Ce type de voyeurisme était tout à fait admis, mais tout le monde ne se satisfaisait pas d’une simple considération esthétique. Le tourisme sexuel sévissait bien avant les vols à bas prix pour les Philippines. Le monsieur qui acheta « plus de vingt fois » du lait et de la crème à des fillettes de la vallée de Chamonix « pour avoir le plaisir d’effleurer de sa bouche un peu vieillie les lèvres appétissantes de ces jeunes nymphes des Alpes » n’a plus rien à nos yeux du sympathique bon vivant que voyaient en lui ses compagnons. En 1889, deux parisiens en excursion près de la station pyrénéenne de Vernet-les-Bains s’entichèrent du « clair et charmant sourire » d’une petite bohémienne et ne cachèrent pas leur déception lorsque les parents refusèrent de la leur vendre comme souvenir vivant.

 

Paul Broca écrivit des conclusions anthropologiques sur la morphologie des crânes. Les crânes parisiens prouvaient selon lui que les traits de supériorité raciale coïncidaient avec les classes sociales et que, par conséquent, la bourgeoisie parisienne se trouvait au sommet de la pyramide socio-anthropologique : « Le crâne des bourgeois modernes est plus volumineux que celui des prolétaires. » Quelques-uns des traits les plus frappants que les anthropologues associaient à des caractères raciaux étaient en réalité dus à une pratique qui resta très répandue dans une grande part de l’Europe jusqu’à la fin du XIXe siècle. Dans certaines régions, notamment en Gascogne et en Auvergne, on attachait les nourrissons avec des lanières dans des berceaux presque plats, en leur enserrant la tête dans une alvéole de bois. En grandissant, le crâne prenait la forme de cette alvéole et, lorsqu’il arrivait en âge de faire ses premiers pas, le bébé avait une grosse tête et un front large et aplati. Par la suite, pour empêcher le cerveau en croissance de fendre la boîte crânienne (selon des sages-femmes interrogées dans la première décennie du XXe siècle), on comprimait la tête de l’enfant dans un béguin bien ajusté ou, chez les familles plus cossues du Languedoc, dans une bande de tissu fort appelé le sarro-cap. Ces particularités physiques ont été gommées en l’espace d’une génération, mais les préjugés scientifiques qui les associaient à des signes d’infériorité devaient persister comme la relique d’une société ancienne.

 

Dès que le commerce proposa des vélos d’occasion et des imitations bon marché de marques réputées, des millions de gens se trouvèrent affranchis de leurs horizons proches par ce cheval mécanique auquel le forgeron du pays pouvait remplacer les membres et donner une deuxième vie. Avec un vélo, un garçon pouvait aller chercher du travail ou une fiancée par-delà les limites de son canton et être rentré à temps pour souper. C’est du reste la raison pour laquelle la bicyclette passe pour avoir permis à la population française de gagner quelques centimètres en réduisant le nombre de mariages consanguins.

 

En 1900, le romancier japonais Natsume Soseki vint en Angleterre, et remarqua avec surprise que bien peu des choses qu’il trouvait belles émouvaient les autochtones : « Une fois on se gaussa de moi parce que j’avais invité quelqu’un à aller contempler la neige. Une autre fois je disais combien les sentiments des Japonais sont affectés par la lune, et mes interlocuteurs étaient seulement perplexes… Je fus invité à séjourner dans un château en Ecosse. Un jour où le châtelain et moi nous promenions dans le jardin, je remarquais que ces sentiers entre les rangées d’arbre étaient tous couverts de mousse. J’en fis le compliment à mon hôte, en disant que ces sentiers avaient magnifiquement acquis un air ancien. Sur quoi il répondit qu’il avait l’intention de faire bientôt enlever toute cette mousse par les jardiniers. »

 

L’imam Tahtâwî confia ses étonnements à la relation de voyage qu'il publia à la fin des cinq années de son séjour sous le titre littéral de Extraction de l’or, abrégé de Paris. Qu’il ait été désorienté par les modes de vie occidentaux n’est pas pour étonner : débarqué à Marseille en mai 1826, « enturbanné et solennel », il fut surpris de voir les habitants s'asseoir sur des chaises et s'installer à des tables, et tout autant embarrassé par la fourchette et le couteau qui accompagnaient l’assiette placée devant chaque convive. Grande fut sa surprise de voir dans les cafés les miroirs multiplier l'image des clients : « On aurait dit une voie publique. Je n'ai pu savoir qu'il s'agissait d'un café fermé qu'en apercevant nos images, nombreuses, dans le miroir. » Si sa sympathie alla aux Parisiens qu'il jugea affables, dynamiques et ayant le sens de l'honneur (trait qui les fait ressembler « plutôt aux arabes qu’aux Turcs ou aux autres races »), il souligna leur frivolité, leur curiosité pour tout ce qui est nouveau, leur amour du changement notamment en matière de mode, leur goût immodéré des plaisirs auxquels ils sacrifiaient jusqu'aux sens de la charité. Curieux parisiens qui jouissent de l'usage de merveilleux instruments de culture - écoles, académies, bibliothèques, librairies, musées, théâtres, salons, journaux - mais dont le rationalisme qui rejette le surnaturel inquiète l'ancien étudiant d’al-Azhar, l'université-mosquée du Caire.

 

Si vous souhaitez les approfondir, ces histoires proviennent des ouvrages suivants :

Jean-François Solnon, « Le turban et ma Stambouline » ;

Alain de Botton, « L’architecture du bonheur » ;

Graham Robb, « Une histoire buissonnière de la France » ;

 

Bonne lecture et bonne année !

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