Le premier racisme en France, la caste des cagots

Publié le par lavendeeautrement

Le sentiment identitaire attaché aux petits pays était plus fort que ne le serait par la suite le sentiment d’appartenance à la France. Les paysans n’avaient ni drapeau ni histoire écrite, mais ils exprimaient leur patriotisme local exactement de la même manière que les nations : en dénigrant leurs voisins et en exaltant leur propre grandeur.

 

Les traces les plus anciennes de la caste des cagots remontent à l’an mille. Elle essaima pendant plus de neuf siècles dans toutes la partie occidentale de la France, où on la retrouve sous diverses dénominations : ce sont les « agotacs » du Pays basque, les « gahets » ou les « gafets » de Gascogne, les « capots » de certaines parties du Languedoc et d’Anjou, les « caqueux » ou « cacous » de Bretagne. Il y avait des cagots dans les quartiers louches des environs de Bordeaux, de Toulouse, de Rennes et de Quimper et en marge de pratiquement de toutes les villes et cités du Sud-Ouest. Ils avaient également formé quelques communautés isolées de l’autre côté des Pyrénées, dans le nord-ouest de la Navarre.

 

Des marques de leur présence subsistent. La porte des cagots est généralement percée à la gauche du porche : les cagots étaient censés se glisser furtivement dans l’église et prendre place sur les bancs qui leur étaient réservés, à l’écart des autres paroissiens, le long du mur septentrional, le plus froid. On prétend que ces portes étaient exceptionnellement basses afin d’humilier les cagots, mais celles qui subsistent (à Duhort, Monein, Navarrenx) sont nettement plus haute que la taille moyenne de la population. Rien n’indique cependant que l’ont ait tenté de dissimuler les préjugés dont faisaient l’objet les cagots. A Monein, la partie qui leur était réservée est signalée par une figure de nain à la base d’une colonne du côté nord. En 2004, avant la démolition d’un ensemble de vieilles maisons à demi délabrées du « quartier des cagots », on pouvait encore voir à Hagetmau une tête en pierre dont les traits avaient presque été gommés par le temps.

 

Au moment de la communion, le curé leur tendait l’hostie du bout d’une palette de bois. Il leur était défendu de marcher nu-pieds en public et de toucher le parapet d’un pont à main nue. Jusqu’au XVIIe siècle, ils étaient exemptés de taille et d’impôts car leur argent était tenu pour impur, et dispensés du service militaire car ils n’avaient pas le droit de porter les armes.

 

Ils n’étaient autorisés à exercer que la corderie et les métiers du bois, spécialisation forcée qui est restée dans la tradition du village landais d’Hagetmau, un ancien foyer cagot où l’industrie chaisière emploie aujourd’hui près de la moitié de la population.

 

En 1681 le Parlement de Rennes vota une loi interdisant de les persécuter. Cela ne changea pas grand-chose à leur quotidien. Au début du XVIIIe siècle, un riche cagot des Landes fut surpris à tremper la main dans le bénitier des personnes « saines ». Un soldat lui trancha la main qu’il cloua à la porte de l’église. En 1741, un cagot de Moumour qui avait osé braver le tabou et cultiver la terre eut les pieds percés au fer rouge.

 

Au fil du temps, cette caste d’ « intouchables » eut à essuyer bien d’autres infamies et vexations. A l’échelon local, cette discrimination se poursuivit pendant des générations. A Dognen et à Castetbon les cagots étaient encore enterrés dans des cimetières séparés en 1847. Un boulanger de Hennebont dans le Morbihan perdit toute sa clientèle bourgeoise pour avoir épousé une cacouse. En 1964, un instituteur de Salies-de-Béarn constata que certaines familles descendantes de cagots subissaient encore les railleries de leurs concitoyens.

 

Personne ne connaissait ni ne connaît la cause de cet ostracisme et ces mauvais traitements. Sur leurs certificats de naissance et autres documents officiels, ils étaient catalogués comme cagots simplement parce que leurs parents avant eux l’avaient été. Jusque dans les années 1890 on leur prêtait d’étranges caractéristiques génétiques associées à des événements qui se perdaient dans la nuit des temps : des oreilles sans lobes, des ongles incarnés, des yeux bleu vif ou vert olive, une peau jaunâtre, des mains et des pieds palmés, un duvet de nourrisson sur des crânes adultes. Contrairement à ce que beaucoup de Bretons croyaient, leur nombril ne saignait pas le Vendredi saint.

 

L’arrêt du 14 mai 1578 du parlement de Bordeaux stipule que les « officiers et consuls de Casteljaloux et tous autres » sont sommés d’astreindre les populations stigmatisées à porter « la marque et signal qu’ils ont accoutumé de tout temps porter, savoir est : auxdits ladres et lépreux les cliquects, et aux capots et gahets, un signal rouge à la poitrine en forme de pied de guit [canard] ».

 

Lorsque la Révolution éclata, les cagots prirent d’assaut les bâtiments municipaux et s’empressèrent de détruire leur acte de naissance. Malheureusement, la mémoire locale suffit à perpétuer la tradition. Quelques très longues chansons en vers se chargèrent d’immortaliser à l’intention des générations futures les noms des cagots aussi efficacement que des fichiers administratifs.

 

Il fallait une force plus puissante que la volonté politique pour donner à ce continent fourmillant de royaumes microscopiques la cohésion d’une seule et même nation. La discrimination était le moteur de la France tribale. Mais elle fut également l’un des moyens qui permit à la nation moderne de consolider son identité. Lorsque François Marlin découvrit une importante communauté de parias dans la ville de Metz en 1780, il n’aurait pu se douter que ce qu’il voyait présageait un futur encore lointain : « On a entassé ici quatre mille juifs dans une petite rue, où ils sont enfermés le soir comme des forçats dans un bagne. On oblige ces malheureux à porter, pour signes distinctifs, un manteau noir et un rabat blanc. On les reconnaît aussi à leur barbe et, plus encore, à cet air de réprobation qu’imprime sur leurs traits non pas le crime qu’on leur impute, mais l’état d’avilissement où ils vivent. »

 

L’une des injures tribales les plus courantes étaient « sarrasin ». Elle était adressée à des dizaines de communautés différentes, du Pas-de-Calais à la vallée de la Loire en passant par l’Auvergne, et de la pointe de la péninsule de la Gironde aux Alpes savoyardes. Les burhins et les chizerots sur les deux rives de la Saône et en Bourgogne étaient traités de « sarrasins » parce qu’ils étaient petits et bruns et « faisaient usage pour leur maladie du frottement et du broiement que les orientaux nomment massage ». A cette échelle locale, le fleuve de l’histoire est un flot paresseux troublé de contre-courants et d’abîmes cachés. A l’été 2004, des parois rocheuses bordant la route escarpée qui, du Val-d’Ajol, grimpe vers le nord, étaient tapissées d’affiches politiques exhortant une population que l’on tenait autrefois pour sarrasine à dire « Non à l’islamisation de la France ». Pour une partie de ses habitants, la France tribale est encore un pays dangereux et divisé.

 

(Extrait de « Une histoire buissonnière de la France » par Graham Robb)

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