Les Grecs et les Barbares, une réflexion sur l'immigration

Publié le par lavendeeautrement

La culture, selon Jean-François Revel, se transmet en se renouvelant, entre esprits qui, au lieu de répéter les goûts et les idées reçus, les revivent, les réévaluent et les refondent pour eux-mêmes et en eux-mêmes.

 

En conséquence, et selon la sarcastique et pertinente formule d’Etiemble assénée lors d’un cours à la Sorbonne sur Le Mythe de Rimbaud en Russie en 1964 : « la plupart des gens, au lieu de commencer une phrase en disant ‘je pense que’, devraient dire ‘je répète que’ », je vous propose de (re)vivre, (ré)évaluer et (re)fondre la réflexion sur le phénomène migratoire d’un des plus grands penseurs contemporains, Hans Magnus Enzensberger, publiée en 1992 sous le titre La Grande Migration.

 

1. Dans le mythe de Caïn et d’Abel, on touche le conflit tribal qui oppose nomades et sédentaires. « Or Abel devint pasteur de petit bétail, et Caïn cultivait le sol. » Le conflit territorial se conclut par un meurtre. L’ultime paradoxe de cette histoire, c’est que le sédentaire, une fois qu’il a tué le nomade, est chassé à son tour : « Tu seras un errant parcourant la terre. »

L’histoire de l’humanité se lit comme un développement de cette parabole. De millénaire en millénaire, on voit se constituer sans cesse des peuplements stables. Mais globalement et dans la durée, ils demeurent néanmoins l’exception. La règle, ce sont les campagnes de conquête et de pillage, les peuples qui se déplacent et qu’on déplace, la traite des esclaves et la déportation, la colonisation et la captivité. L’humanité a toujours été pour une bonne part en mouvement, envahissant ou fuyant pour les raisons les plus diverses, de façon pacifique ou violente, en une circulation qui ne peut qu’entraîner de perpétuelles turbulences. Il s’agit d’un processus chaotique qui déjoue toute planification et tout pronostic.

 

2. Deux voyageurs dans un compartiment de chemin de fer. La porte s’ouvre et deux autres voyageurs surviennent. On ne salue par leur arrivée. On répugne manifestement à se serrer, à libérer les sièges inoccupés et à faire de la place dans les filets. En l’occurrence, les deux premiers voyageurs, s’ils ne se connaissent nullement, manifestent une surprenante solidarité. Face aux nouveaux arrivants, ils se comportent comme un groupe. C’est leur territoire dont on dispose. Quiconque y pénètre est considéré comme un intrus. Pour autant, l’affaire ne tourne jamais ou presque au conflit ouvert. Cela tient à ce que les voyageurs sont soumis à un système de règles qui ne dépendent pas d’eux. Leur instinct territorial est bridé d’un côté par le code institutionnel des chemins de fer, et d’un autre par des lois non écrites en matière de comportement, comme celles de la politesse.  Les nouveaux compagnons de voyage sont tolérés. On s’habitue à eux. Ils n’en restent pas moins teintés d’infamie, même si c’est à un degré qui tend à s’atténuer. Voici maintenant que deux voyageurs de plus ouvrent la porte du compartiment. Le statut des deux précédents arrivants s’en trouve modifié à l’instant même. Ils étaient des intrus, des marginaux ; les voilà métamorphosés d’un coup en indigènes. Ils font désormais partie du clan des sédentaires, propriétaires du compartiment, et revendiquant tous les privilèges que s’arrogeaient leurs prédécesseurs. Il est remarquable qu’ils n’éprouvent pas la moindre sympathie pour ces nouveaux venus qui vont avoir à affronter les mêmes résistances qu’eux et à subir la même pénible initiation ; elle est peu banale cette mémoire courte qui permet d’occulter et de renier ses propres origines.

 

3. L’égoïsme de groupe et la haine de l’étranger sont des constantes anthropologiques qui préexistent à toute justification. Elles sont si universellement répandues qu’elles paraissent être plus anciennes que toute forme connue de société.

Pour les endiguer, pour éviter de perpétuels bains de sang, pour permettre un minimum d’échanges et de relations entre clans, entre tribus, entre ethnies, les sociétés archaïques ont inventé l’hospitalité, ses tabous et ses rites. Mais ce sont des dispositifs qui ne suppriment pas le statut de l’étranger, mais tout au contraire l’entérinent. L’hôte est sacré mais il n’a pas le droit de rester.

 

4. Des clans et des associations de tribus, il en existe depuis que des hommes habitent la terre ; les nations n’existent que depuis deux cents ans environ. La différence n’est pas difficile à voir.

Beaucoup de nations, mais non toutes, sont parvenues à transférer à leur profit des formes plus anciennes d’identification. C’est une opération psychologiquement délicate. Elle consiste à faire profiter une structure étatique moderne des sentiments puissants qui animaient jadis des entités plus restreintes. On y parvient rarement sans le recours à la légende historique.

 

5. Naturellement, il n’existe nulle part au monde de nations dont la population serait d’un seul bloc, absolument homogène du point de vue ethnique. Le sentiment national qui s’est instauré dans la plupart des Etats a profondément horreur de ce fait évident. L’Etat-nation a donc généralement du mal à faire accepter à sa nation l’existence de minorités, et tout mouvement d’immigration fait figure de problème politique. Les grandes exceptions à ce schéma sont les Etats modernes qui doivent  leur existence à des migrations de grande envergure : surtout les Etats-Unis, le Canada et l’Australie. Leur mythe fondateur, c’est la table rase. Le revers de la médaille, c’est l’extermination des populations primitives, dont les survivants se sont vu accorder depuis peu des droits substantiels.

Presque toutes les autres nations justifient leur existence par une solide auto-attribution : la distinction entre « gens d’ici » et « étrangers » leur paraît toute naturelle, même si elle est historiquement des plus problématiques. Ceux qui prétendent s’en tenir à une telle distinction devraient en toute logique (ce dont ils se réclament eux-mêmes) affirmer qu’ils ont toujours été là – ce qui est une thèse extrêmement facile à réfuter. Ainsi, une histoire nationale en bonne et due forme suppose la faculté d’omettre ce qui ne l’arrange pas.

Mais cette dénégation ne concerne pas seulement la bigarrure des origines. Les mouvements migratoires de grande envergure entraînent toujours des conflits de répartition. Ces luttes inévitables, le sentiment national les interprète de préférence comme portant sur un patrimoine symbolique plutôt que matériel. L’enjeu du combat est dès lors cet écart entre auto-attribution et attribution à autrui, et c’est un terrain idéal où la démagogie s’en donne à cœur joie.

 

6. Claude Lévi-Strauss décrit en ces termes ce phénomène universel, à savoir que chaque peuple se prend pour Les Hommes : « On sait, en effet, que la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée… L’humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village, à tel point qu’un grand nombre de populations dites primitives se désignent elles-mêmes d’un nom qui signifie les ‘hommes’ (ou parfois – dirons-nous avec plus de discrétion ? – les ‘bons’, les ‘excellents’, les ‘complets’), impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages ne participent pas des vertus ou même de la nature humaines, mais sont tout au plus composés de ‘mauvais’, de ‘méchants’, de ‘singes de terre’ ou d’‘œufs de poux’. On va souvent jusqu’à priver l’étranger de ce dernier degré de réalité en en faisant un ‘fantôme’ ou une ‘apparition’. Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. »

 

7. S’agissant d’estimer les conséquences de l’émigration, le fait décisif est que jamais les émigrants ne représentent un échantillon de toute la population. « Ce sont les gens énergiques, mieux formés, les ambitieux, qui tentent leur chance dans le pays de leur choix et prennent un risque en conséquence ; les pauvres, les paresseux, les faibles et les handicapés restent au pays », écrit Mayo-Smith, l’économiste américain déjà cité. « On affirme que de la sorte s’instaure dans le pays d’origine une sélection négative. »

Bien des choses militent aujourd’hui encore pour cette thèse. Le brain drain, version démographique de la fuite des capitaux, a des conséquences catastrophiques pour des pays comme la Chine ou l’Inde, mais aussi pour l’ancienne Union soviétique.

Plus les immigrés sont qualifiés, moins on a d’objections à leur présence. Il n’est d’ailleurs jamais question des riches dans cette affaire ; personne ne conteste leur liberté de circuler. Le sultan de Brunei n’a jamais eu à pâtir de la couleur de sa peau. La xénophobie, quand les comptes en banque sont provisionnés, se calme comme par miracle. Les étrangers sont d’autant plus étrangers qu’ils sont pauvres.

Mais les pauvres ne constituent pas non plus une société homogène. Dans tous les pays riches, il existe des procédures complexes pour contrôler l’immigration. Elles favorisent ceux qui possèdent des qualités bien précises, prisées dans le système capitaliste, comme l’astuce, le culot, la souplesse et l’absence de scrupules. Ce sont les vertus indispensables pour franchir les barrières dressées par la bureaucratie.

 

8. Le nombre d’immigrés qu’un pays est capable d’accueillir est toujours impossible à prévoir. Trop de variables indépendantes sont en jeu. Aussi bien, les chiffres absolus ne font pas tout. Les processus socio-psychologiques d’habituation et d’apprentissage ne se laissent pas accélérer à volonté. Chez des populations qui n’y sont pas accoutumées, de brusques accroissements des quotas sont susceptibles de provoquer des réactions d’allergie.

C’est l’analyse économique qui fournira les meilleurs repères objectifs. Les inévitables conflits résultant de la migration massive ne sont devenus aigus que quand le chômage est devenu chronique dans les pays d’accueil. Dans les époques de plein emploi, qui vraisemblablement ne reviendront jamais, on a recruté des millions de travailleurs immigrés. Aux Etats-Unis arrivèrent près de dix millions d’immigrés mexicains, en France trois millions de Maghrébins, en République Fédérale d’Allemagne cinq millions d’étrangers, dont près de deux millions de Turcs. Non seulement ces migrations furent tolérées, mais elles furent saluées avec emphase. Le retournement de l’opinion n’intervint qu’avec l’accroissement du chômage structurel, alors que la prospérité augmentait. Depuis, les immigrés ont vu leurs chance brutalement réduites sur le marché du travail. Beaucoup n’ont plus devant eux qu’une carrière d’assisté. D’autres, face à des barrières bureaucratiques quasi infranchissables, n’ont plus qu’à vivre dans l’illégalité. Les seules perspectives qui leurs restent ont nom marché noir et délinquance. De cette façon, le préjugé dont ils sont victimes se vérifie de lui-même, comme une self-fulfilling prophecy.

 

9. La discussion se condamne à ne faire que reproduire la même contradiction : « tous gentils » contre « tous affreux », l’idylle mièvre contre l’apocalypse.

Les expériences liées aux migrations massives du passé ne sont jamais évoquées. Les adversaires de l’immigration récusent les exemples positifs qu’on pourrait trouver de toutes parts, depuis les Suédois de Finlande jusqu’aux huguenots en Prusse, des Polonais de la Ruhr jusqu’aux réfugiés hongrois de 1956. Au contraire, les partisans de l’immigration ne veulent pas entendre parler des risques qu’elle comporte. Ils entendent ignorer les guerres civiles du Liban, de Yougoslavie et du Caucase, ou les affrontements dans les grandes villes américaines. L’idée de l’Etat multinational s’est rarement révélée viable. Tout le monde ne peut pas se rappeler, peut-être, l’effondrement de l’Empire ottoman, ou celui de la monarchie des Habsbourg. Mais pour ce qui est de l’Union soviétique, nul besoin d’être historien : il suffit d’avoir la télévision. Pendant des dizaines d’années, on a tenté à grands frais d’inculquer là-bas à une « société multiculturelle » des sentiments de solidarité et des objectifs communs. Le résultat a été une implosion aux conséquences encore imprévisibles.

Des dangers se profilent également dans les pays traditionnels d’immigration. Pendant longtemps, les nouveaux arrivants s’y sont montrés extrêmement disposés à s’adapter – même si l’on peut douter que le fameux « creuset » (melting-pot) ait jamais existé. La plupart des immigrés distinguaient fort bien intégration et assimilation. Ils acceptaient les normes écrites et non écrites de la société qui les accueillait, mais ils restaient longtemps fidèles à leur tradition culturelle, et souvent aussi à leur langue et à leurs habitudes religieuses.

Aujourd’hui, on ne peut compter sur une telle attitude ni au sein des minorités anciennes ni chez les nouveaux venus. De plus en plus de points communs se trouvent dénoncés. Aux Etats-Unis en particulier, mais aussi en Grande-Bretagne et en France, la pauvreté et la discrimination ont entraîné une idéologisation des minorités. Les exclus renvoient la balle et, à leur tour, se referment sur eux-mêmes. De plus en plus de groupes, au sein de la population, se réclament bruyamment de leur « identité ». Ce qu’il faut entendre par là est loin d’être clair. Il est beaucoup question de « nation » noire, ou islamique.

Il n’y a pas confrontation seulement avec la majorité, mais aussi à l’intérieur des minorités et entre elles : Afro-Américains contre Juifs, latinos contre Coréens, Haïtiens contre Noirs des Etats-Unis, etc. On assiste à une sorte de nationalisation des conflits sociaux. Dans certains quartiers, on en arrive déjà à des guerres tribales.

 

10. Même si les immigrés se montrent moins disposés à s’intégrer, ce ne sont pas eux qui provoquent le conflit, mais ceux qui se sentent du pays. Si seulement il ne s’agissait que des déclassés, des skinheads et des néonazis ! Mais ces bandes ne sont que l’avant-garde (violente et autodésignée) de la xénophobie. De vastes portions de la population européenne n’ont pas toujours accepté que l’intégration soit le but. La majorité n’y est pas prête, et même peut-être qu’actuellement elle n’en est pas capable.

Pour faire barrage à l’immigration, [une idée préside] : il s’agit de supprimer les causes des mouvements de population. Il faudrait pour cela faire disparaître ou du moins réduire considérablement la différence de niveau de vie entre pays pauvres et pays riches. Il ne semble pas que le potentiel économique des pays industrialisés soit à la hauteur de cette tâche, sans parler même des limites écologiques de la croissance. Eu demeurant, la volonté politique d’une redistribution globale ne se manifeste nulle part. Au bout d’un demi-siècle de prétendue aide au développement, tout espoir d’un pareil changement de cap apparaît comme utopique.

Imre Ferenczi, collaborateur de la Société des Nations se demandait déjà en 1925 comment, dans de telles conditions, « on pourrait répartir équitablement sur la terre les hommes qui diffèrent autant par leurs traditions, leurs niveaux de vie et leurs races, et ce sans compromettre la paix et le progrès de l’humanité. » Aujourd’hui encore, personne ne le sait.

 

11. Antiphon, dans De la vérité, écrivait au Ve siècle av. J.-C. : « Nous ne savons plus qui nous devons ou non estimer et respecter. De ce point de vue, nous sommes devenus des barbares les uns pour les autres. Car par nature nous sommes tous égaux, que nous soyons barbares ou Grecs. Cela découle de ce qui par nature est nécessaire pour tous les hommes. Nous respirons tous par la bouche et le nez, et mangeons tous avec les mains. »

 

Quant aux barbares, il n’est nul besoin que nous les attendions aux portes. Ils sont toujours déjà là.

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