Réflexions pour penser le handicap

Publié le par lavendeeautrement

En septembre, les jeunes motards qui auront perdu un bras ou une jambe pendant l’été réjouiront des pensionnaires d’instituts spécialisés. Ils plairont parce qu’ils sont jeunes. Philippe Croizon qui a perdu ses bras et jambes par électrocution a témoigné du plaisir qu’il a eu à côtoyer la jeunesse amputée après s’être morfondu l’été en institut. Pire, il les espérait. Le handicap ne prive pas des bouffées de vie portées par l’inusable jeunesse d’autrui. Un été sans accidentés aurait été pour lui un automne sans distraction. Il ne l’a raconté que pour témoigner de la vie avec un handicap lourd. Et surtout dire à ceux qui doivent vivre avec que ce n’est pas impossible.

 

Voici que vient l’été la saison violente

Et ma jeunesse est morte ainsi que le printemps

Oh soleil c’est le temps de la raison ardente

(Apollinaire)

 

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Malheureusement l’Etat ne suit pas ou suit mal. Au départ une bonne loi, la loi du 11 février 2005 réformant la politique du handicap. Au sein de ce texte, l’article L. 111-7 du code de la construction et de l'habitation. « Tout bâtiment, public ou privé, doit être accessible à tous, quel que soit le handicap ». Mais le décret d’application de cette loi, le n° 2009-1272 du 21 octobre 2009 relatif à l'accessibilité des lieux de travail aux travailleurs handicapés intervient quatre ans plus tard. Bel effort. Un bon début : l'article R. 4214-26 stipule que « Les lieux de travail, y compris les locaux annexes, aménagés dans un bâtiment neuf ou dans la partie neuve d'un bâtiment existant sont accessibles aux personnes handicapées, quel que soit leur type de handicap ».

 

Mais un article inattendu, le R. 4214-27, se glisse dans l’écheveau juridique : « Des dérogations aux dispositions de l'article R. 4214-26 peuvent être accordées (…) en cas d'impossibilité technique résultant de l'environnement du bâtiment ».

 

Donc d’un décret d’application exigé par la loi, on signe un décret de dérogation.

 

Le Conseil d’Etat est saisi pour un recours en annulation. Dans son arrêt du 1er juin 2011, il se prononce :

 

  1. La loi a posé un principe général d’égale accessibilité.

  2. Les seules dérogations sont prévues par les articles L. 111-7-2 et L. 111-7-3, et ne sont possibles pour les travaux sur les bâtiments existants.

  3. Donc « Le législateur n'a pas entendu permettre au pouvoir réglementaire d'ouvrir des possibilités de dérogations à ces règles en ce qui concerne un bâtiment neuf ou la partie neuve d'un bâtiment existant ».

 

Le politique doit alors revoir sa copie :

 

L’article 19 (ex-14 bis), voté le mardi 28 juin 2011, précise que des « mesures de substitution peuvent être prises afin de répondre aux exigences de mise en accessibilité (…) lorsque le maître d’ouvrage apporte la preuve de l’impossibilité technique de les remplir pleinement du fait de l’implantation du bâtiment, de l’activité qui y est exercée ou de sa destination ». C’est assez vague et ouvert pour ne rien régler.

 

Six ans pour arriver où ? Six années de yo-yo entre les instances d’Etat, les réflexions des uns et les espérances des autres pour quoi ? On se demande. Juste une pensée : si on avait converti le pognon qu’a coûté cette réflexion de six années (salaires des sénateurs, émoluments des experts juridiques, rédactions et rapports, petits-dèj, dèj et dîners, frais de santé de neurones surexposés et tout le toutim) pour l’investir dans l’accessibilité, n’y aurait-on pas gagné au final ?

 

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Le handicap ne déshumanise pas. On en est pas moins homme ou femme. Et pourtant, toutes les bonnes âmes qui se déchargent d’une larme ou d’un euro après une émission tv sont parfois les mêmes qui garent leur auto sur une place bleue, qui ne cèdent pas leur siège dans le bus ou qui regardent l’autre comme on regarde une bête. La dictature de l’émotion ne guérit pas l’égoïste.

 

Exagération du ton ? Caricature des situations ? Le film « Désirs d’amour » réalisé en 2001 par Hélène de Crécy et Philippe Pataud révèle que la personne handicapée moteur est souvent privée de sexualité et de vie sentimentale affective. Or paradoxe, jamais dans nos sociétés on ne les a tant mis en avant comme accomplissements de la vie des hommes et des femmes. Trois témoignages. Tous ne demandent qu’à vivre comme des hommes ou des femmes à part entière. Mais pour être différents, ils expliquent qu’on leur dénie le droit d’aimer, le droit de l’être et le droit de le faire. L’homo vulgus et souvent simplex, armé d’a priori et de bêtise, leur refuse une part d’humanité. Et, osons le dire, le système les prive de droits civiques. L’histoire a des recoins sombres où ces privations ont justifié les pires horreurs.

 

A quel âge nous empêchera-t-on d’apprécier les plaisirs voluptueux et coquins et les besoins quotidiens en nous reprochant d’être trop vieux, trop gros, pas assez « normal » ?

 

Toi là-bas ! trop ceci, pas assez ça, t’aura pas de désir, pas de plaisir, pas d’érotisme, que dalle et peau d’balle. Au lit, et boucle-la ! Silence ! On pense à l’avenir de l’homme !

 

Quand va-t-on cesser de nous dire de faire ou ne pas faire ce qui ne regarde personne ? On aimerait que l’homo simplex se dispense de donner son avis sur tout, prenant des poses de juge en dévoilant sa pensée comme on se réclame d’une loi. Un peu d’air en liberté, ça manque.

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