Relire Revel

Publié le par lavendeeautrement

En lisant les Mémoires de Jean-François Revel, je me suis demandé comment faire partager en un article l’essence de la pensée de cet homme. Mais on ne peut pas, et surtout il ne faut pas. Car tout résumé d’une pensée est par définition biaisé, incomplet, faux, d’autant plus quand il émane d’un tiers.

 

Alors je me suis dit que la meilleure chose serait de partager des extraits, juste pour donner envie, une sorte d’apéritif de l’esprit, pour ceux qui voudraient y goûter, en espérant qu’ils se serviront par eux-mêmes davantage.

 

A propos des Manuels

« J’ai haï et fui dès l’âge de raison les manuels d’histoire littéraire dont les auteurs ont l’art de rendre plat tout ce qu’ils touchent et transforment les fleurs les plus éclatantes en grisâtres serpillères. Ce sont de très sûres machines à détourner la jeunesse de tout amour des lettres, à force de réduire les œuvres à des clichés, fussent-ils d’avant-garde. Les fabricants de manuels communiquent aux classiques l’ennui que distille leur propre médiocrité. Quant aux lettres modernes et contemporaines, domaine où la tradition n’a pas encore eu le temps de solidifier un classement sommaire des valeurs, et où il faudrait donc se livrer à une petite exploration originale, c’est là qu’éclatent le mauvais goût et le conformisme à l’égard de la mode la plus bête de ces assassins de la beauté et de la gaieté littéraires que sont les barbouilleurs de manuels. Le manuel tue l’envie de lire. »

 

Sur la liberté de conscience

« On rencontre de moins en moins, en dehors des professions intellectuelles, de gens cultivés à leur manière propre et originale, de véritables connaisseurs, des amateurs possédant un goût, leur goût, bon ou mauvais, mais sincère et bien à eux, fondé sur des expériences et point sur des on-dit. Nous semblons vivre dans une culture par ouï-dire. J’avais examiné ce paradoxe lors d’une conférence que je fis, vers 1965, à l’Université libre de Bruxelles. L’auditoire et la presse prirent mon interrogation comme une marque de défiance à l’égard de la démocratisation de la culture. C’est là une fréquente interversion des termes du syllogisme, dans le conformisme optimiste : si vous discernez qu’un remède manque d’efficacité, on vous reproche d’acclamer la maladie, de « tuer l’espoir », pêcher plus impardonnable que de tuer le patient. La culture de masse, la démocratisation de l’enseignement, les émissions littéraires à la télévision, j’en suis partisan jusqu’au fanatisme, étant fils des Lumières. La multiplication des acheteurs de livres et des visiteurs d’expositions me paraît un des plus probants succès intellectuels de la démocratie. Mais ce sont là des moyens, non des fins. Au stade du public, pourquoi l’échantillon, fort répandu avant-guerre, du connaisseur totalement étranger à la classe intellectuelle se fait-il de plus en plus rare ? Or n’est-ce pas là le terreau d’une civilisation, qui, pour réussir, doit déborder le cercle des professionnels de l’esprit, fussent-ils singés par une foule d’ouailles attentives mais passives ? »

 

Sur l’humilité de pensée

« Même les intellectuels les plus originaux, les moins opportunistes, les plus vigilants perdent parfois la force qui leur serait nécessaire pour résister à d’excessives pressions despotiques. Joseph Rovan, l’historien et politologue, né Allemand et juif, en 1918, devenu français quand ses parents eurent émigré, après la consolidation du nazisme, converti au catholicisme, entré dans la Résistance française en 1940, déporté à Dachau en 1944, fit cette observation (…) : « J’ai eu deux chances dans ma vie. D’abord, si je n’avais pas été juif et si ma famille était donc restée en Allemagne, j’aurais sans doute été enclin à entrer dans les jeunesses hitlériennes. Elles paraissaient si exaltantes au début ! Ensuite, si je n’avais pas été à Dachau jusqu’à l’été 1945, et si j’avais passé à Paris l’année qui a suivi la Libération, d’août 1944 à août 1945, sans doute eussé-je été enclin à entrer au Parti communiste. Son influence était si envoûtante juste après la guerre ! » L’humilité de cette confession doit inciter à plus de modestie pour eux-mêmes et à plus d’indulgence pour autrui les intellectuels de ce siècle dépravé. »

 

Sur la révolution sexuelle

« Chaque classe d’âge se figure conquérir pour la première fois dans l’histoire la liberté du plaisir. Nous ne nous heurtions, à la fin des années quarante, à aucune répression sociale plus notable que n’en rencontre la jeunesse d’aujourd’hui dans nos rapports avec les filles. Et nos amis homosexuels ne suscitaient pas de réprobation pour avoir suivi le cour de leur de leur sensibilité. Je ne dirai pas que nous « tolérions » leur préférence (terme qui eut impliqué le droit inverse de l’interdire), elle nous laissait purement et simplement indifférents. Et, dans le domaine de la vie privée, l’indifférence ne constitue-t-elle pas la forme la plus civilisée du respect ? »

 

Sur le sous-développement moral

« Le sous-développement ne se définit pas seulement en termes économiques. C’est un état d’esprit dont les stigmates psychologiques ne dépendent pas du seul niveau de vie. Des peuples riches peuvent en souffrir, alors qu’ils ne les avaient pas encore contractés avant de devenir prospères. Ainsi, une corruption « à la mexicaine » ou « à l’africaine » s’est mise à dévaster l’économie et à miner la démocratie en Italie, en Espagne, en France, en Belgique, au Japon, sans que la pauvreté pût leur servir d’excuse et au moment où au contraire ces pays accédaient à la plus grasse richesse de leur histoire. Un autre trait culturel (…), c’est l’admiration, voire l’adoration du peuple pour les crapules qui la dépouillent. Aimer son propre voleur, voire voter pour lui en hommage à la virtuosité dont témoigne l’étendue de ses larcins, constitue un acte de soumission désintéressé, mais dégénéré, s’il en fut, à la force et à la ruse.

Cependant, les indices d’arriération les plus graves, dans ce type de société, sont la mégalomanie xénophobe et l’éloge sans vergogne de soi-même. Ils sont l’envers d’un doute cuisant. Ils s’accrochent à cette bouée lamentable qu’est le rejet sur les étrangers ou les adversaires de la responsabilité des échecs que l’on subit et des sentiments de frustration que l’on éprouve, dans l’ordre culturel comme dans l’ordre économique. »

 

A propos de l’homme

« Par homme j’entends « être humain » (…) puisque le mélange de compréhension et d’autorité, d’amitié et de sévérité (…) se rencontre, bien entendu, autant chez les hommes que chez les femmes. Il serait superflu de le préciser, n’était le bilboquet de la féminisation des noms due à un esprit « politiquement correct » borgne, sinon borné. (…) Les coupables de ces sornettes oublient-ils ou ignorent-ils que, selon les bonnes grammaires, « homme », comme maints autres substantifs, est tantôt « marqué », tantôt, et le plus fréquemment, « non marqué », c’est-à-dire désignant les deux sexes de l’espèce humaine, y compris les enfants ? A l’entrée « homme », c’est seulement au onzième paragraphe, après cinq hautes pages serrées, bourrées de très fins caractères, que Littré donne la définition « marquée » à savoir : « L’être qui, dans l’espèce humaine, appartient au sexe mâle. » Quand Cioran, dans une culbute de son réjouissant pessimisme, se proclame excédé par l’homme au point d’exiger « qu’il déguerpisse au plus vite », il n’adresse, de toute évidence, pas cette injonction aux seuls garçons. Que le féminisme de secte nous accule à devoir fournir d’aussi imbéciles précisions est humiliant. »

 

Sur le politiquement correct

« A la fin des années quatre-vingt, aux Etats-Unis, sévit dans les écoles et les Universités un nouveau genre de terrorisme moral et intellectuel, le (…) « politiquement correct » ; en abrégé le « PC ». Un sigle qui, décidément, n’a pas eu de chance au vingtième siècle. En 1988, le cours d’initiation à Stanford élimine donc Platon, Aristote, Cicéron, Dante, Montaigne, Cervantès, Kant, Dickens ou Tolstoï, pour les remplacer par une culture « plus afrocentrique et plus féminine ». Les inquisiteurs relèguent par exemple dans les poubelles de la littérature un chef-d’œuvre du roman américain, le Moby Dick d’Herman Melville, au motif qu’on n’y trouve pas une seule femme. Les équipages de baleiniers comptaient en effet assez peu d’emplois féminins, au temps de la marine à voile… Autres chefs d’accusation : Melville est coupable d’inciter à la cruauté envers les animaux, critique à laquelle donne indéniablement prise la pêche à la baleine. Et les personnages afro-américains tombent à la mer et se noient pour la plupart dès le chapitre 29. A la porte, Melville ! (…) L’histoire des programmes d’éducation dirigistes (…) se fondent tous sur la mise à l’index de grands auteurs, auxquels les censeurs substituent des auteurs bien-pensants, selon leur point de vue : des serviteurs de la servitude. »

 

A propos de Sartre

« En 1954, de retour d’URSS, il [Sartre] déclare à Libération, (…) qu’une « entière liberté de critique » règne en Union soviétique. Un encenseur attitré ose en 1990 excuser cette phrase en arguant que l’écrivain était souffrant quand il la prononça. (…) Imagine-t-on Newton affirmant que la terre est plate parce qu’il a une crise de foie ? Non, Sartre entrait dans la logique du mensonge totalitaire. Encore en 1973, il disait au magazine Actuel : « Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent, et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir d’une prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué. » D’où son approbation de Mao, de Castro, ces grands tueurs, de la bande à Baader, des Brigades rouges, de tous les terrorismes et de tous les despotismes dirigés contre les démocraties, pourvu qu’ils émanassent de la gauche. »

 

A propos du PS en 1971

« Les historiens mesurent trop peu, à mon sens, à quel point, par son idéologie et son programme, le Parti socialiste français, rénové en 1971, différait plus des autres partis socialistes européens, du sud comme du nord, que du Parti communiste. Cette « exception française » faisait l’objet de mes analyses depuis dix ans. Elle se traduisait, sur le plan doctrinal, dans le PS français par un abandon du socialisme réformateur au profit d’un socialisme de « rupture avec le capitalisme ». Ainsi, Branko Lazitch, juste avant son entrée à L’Express, cite dans un article du Figaro (20 mai 1977), parmi les preuves de cet alignement, une brochure intitulée Petite bibliographie socialiste, éditée par le Parti socialiste. Destinée aux nouveaux adhérents, elle est présentée par Lionel Jospin, secrétaire national et futur premier secrétaire. Ce manuel initiatique présentait la liste des « classiques du socialisme », établie comme suit : 1) Karl Marx et Friedrich Engels ; 2) Lénine ; 3) Jean Jaurès ; 4) Léon Blum ; 5) Rosa Luxembourg ; 6) Antonio Gramsci ; 7) Mao Tse Toung ; 8) Fidel Castro.

A part Jaurès et Blum, qu’il eût été tout de même en France scabreux d’éliminer, et qui sont les seuls socialistes démocrates jugés dignes d’être lus, tous les autres « classiques » retenus appartiennent au courant totalitaire. Aucun des théoriciens du marxisme réformiste et démocratique, tous condamnés par Lénine il est vrai – tels Karl Kautsky, Otto Bauer, Edouard Bernstein –, n’est jugé assez orthodoxe pour figurer dans la liste. En sont tout de même exclus les œuvres des auteurs assassinés par Staline, un Trotsky ou un Boukharine. En revanche, le PS conserve Mao, dont les crimes et l’échec étaient, en 1977, amplement connus, et intronise parmi les « classiques » du socialisme » Fidel Castro, que même les Soviétiques n’avaient jamais élevé au grade de penseur. »

 

Sur le totalitarisme

« [Le totalitarisme] ne se borne pas à contrôler l’expression et la diffusion matérielles des idées jugées dangereuses pour l’autorité en place. Le totalitarisme veut atteindre la racine même de la pensée et de la sensibilité, tuer la source de l’indépendance intellectuelle et morale en chaque individu. La preuve en est qu’il y est parvenu chez de nombreux intellectuels, même parmi nous, et continue à les stériliser, même après s’être éteint. Il veut se substituer à nous en chacun de nous, régner en maître à l’intérieur des consciences. Le ramas d’ineptie du Petit livre rouge de Mao tint lieu de cerveau à presque tous les Chinois et à nombre d’Occidentaux pendant la Révolution culturelle. (…) « Totalitarisme » n’est pas une étiquette fabriquée après coup par les historiens, c’est un programme et un concept consciemment forgé par un politicien – Benito Mussolini en 1922 – et, ensuite, « perfectionnés », si j’ose dire, par les nazis. Quant aux communistes, ils avaient, dès l’époque de Lénine et de Trotski, devancé tous les autres totalitarismes et préfiguré avec talent les apocalypses futures.

Les dissidents de l’Est furent d’autant plus héroïques que, non contents d’être en butte aux procédés d’extermination morale de leurs régimes, ils essuyèrent aussi les calomnies, le mépris et les mesquineries de la gauche occidentale (…). « Traîtres » dans leurs pays, ils devinrent parias dans les nôtres. Que des hommes et des femmes élevés, enfermés dans ces systèmes aient pu néanmoins préserver leur intelligence et la retourner contre la machine qui devait l’anéantir, tout en étant abandonnés, répudiés par les intellectuels des sociétés qui auraient dû les secourir, tant d’énergie et de lucidité, en eux et grâce à eux, rachète nos aveuglements et nos lâchetés et prouve que l’espèce humaine mérite, bien pesé, peut-être de survivre. »

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